Oui, il donne à l’homme qui lui plaît sagesse, science et joie : Oui, qui rend le mot hébreu כִּי kî, peut introduire une raison ou marquer l’emphase. Ici la majorité des versions optent pour ce dernier emploi, en disant Oui ou « En effet ». Exceptionnellement la Bible de Jérusalem l’omet et la Nouvelle Bible Segond maintient « car ».
il donne à l’homme qui lui plaît est littéralement « à אָדָם ʾâdâm qui (est) bon devant lui il donne ». il renvoie à Dieu qui est mentionné à la fin du verset. Beaucoup de langues préféreront le nommer ici, comme dans la Parole de Vie : « Oui, à l’homme qui est bon à ses yeux, Dieu donne… »
En hébreu, donne exprime une vérité générale.
Comme ailleurs, אָדָם ʾâdâm, l’homme, désigne toute l’humanité.
Pour sagesse, voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste et Ecc 1.13. Pour sagesse et science, voir Ecc 1.16.
Normalement Qohéleth n’associe pas la joie directement à la sagesse et la connaissance. Mais ici il note que Dieu offre ces trois choses aux gens qui lui plaisent. Pour joie, voir Ecc 1.15.
mais au pécheur il donne comme occupation de rassembler et d’amasser, pour donner à celui qui plaît à Dieu : mais introduit un contraste important. Il vaudrait mieux alors rendre la conjonction וְ we par une conjonction contrastive et non par un simple « et » (Bible de Jérusalem). Ici Qohéleth annonce une vérité générale, mais il faudrait avouer que ces propos semblent un peu contradictoires par rapport à ses autres constats. Ailleurs Qohéleth dit que le sage et l’insensé ont le même sort, mais ici il met en relief le fait que celui qui plaît à Dieu est favorisé.
pécheur : c’est la première fois que ce terme clé paraît dans ce livre, mais pas la dernière (voir Ecc 5.5 ; Ecc 7.20, Ecc 7.26 ; Ecc 8.2 ; Ecc 9.2, Ecc 9.18). Le mot péché désigne une faute commise à l’égard d’un autre. En Nombres (NUM.15.27), le terme חטא hṭʾ, « péché », est aussi utilisé dans le contexte de faute involontaire. Ce terme clé va souvent de paire avec « le juste », constituant son opposé. Voir, par exemple, Prov 13.22. Ici Qohéleth l’oppose à « celui qui plaît à Dieu ».
il donne comme occupation de rassembler et d’amasser pour donner à celui qui plaît à Dieu est une traduction assez littérale de l’hébreu. il désigne Dieu. Le verbe générique donner apparaît dans le verset pour la deuxième fois, mais certaines versions utilisent un verbe plus fort ici : « mais il impose comme occupation… » (La Bible du Semeur), « Mais il charge celui qui lui désobéit d’amasser… » (Parole de Vie). Il s’agit d’une tâche (Bible de Jérusalem). En Ecc 1.13, le mot עִנְיָן ʿinyân, « besogne », est qualifié de רַע râʿ, « mauvais », un sens qui semble sous-entendu ici.
rassembler et amasser sont synonymes mais dans certaines langues, un seul verbe suffira. Dans beaucoup de langues, il va falloir fournir un complément d’objet direct : « il lui donne la tâche de ramasser les choses », « les biens » (Bible en français courant, Parole de Vie), « les richesses ».
pour donner à celui qui plait à Dieu : dans d’autres passages Qohéleth évoque le fait qu’on peut travailler pour ne rien recevoir, ou pour tout perdre à sa mort. Mais ici la pensée est autre : Dieu fera travailler les méchants ou les injustes pour donner à ceux qui sont justes. L’expression celui qui plaît à Dieu (litt. « celui qui bon devant Dieu ») utilisée plus haut est maintenant rendue explicite par la mention de Dieu. Voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste.
Cela aussi est vanité et poursuite de vent : pour vanité et poursuite de vent, voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste, Ecc 1.2 et Ecc 1.14.
3.1-8
Après avoir examiné sa vie et fait un certain nombre de constats, Qohéleth offre un poème d’une grande finesse, qui raconte comment il y a un temps pour chaque chose sous le ciel. Ces vers sont devenus célèbres à travers le monde et ont été chantés par des chanteurs anciens et modernes. Le trait le plus frappant est peut-être la répétition du mot hébreu עֵת ʿét, « temps », répété plus de 25 fois dans ces versets. Il annonce le thème et crée un leitmotiv assez remarquable. Le temps fait partie des notions de l’école de sagesse, dont l’impact est aussi ressenti en Ps 1 où le juste est décrit comme un arbre qui donne son fruit « en son temps ».
Le poème est construit à partir de lignes parallèles synonymiques et antithétiques. Comme beaucoup de poèmes en hébreu, celui-ci s’ouvre et se termine par des chiasmes, un procédé stylistique qui joue un rôle très important dans la poésie hébraïque. Voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste. Ainsi le début du poème (Ecc 3.1) se présente comme suit :
CH1 pour tout…
CH2 un moment
CH2 et un temps…
CH1 pour chaque chose sous le ciel
De même à la fin du poème (Ecc 3.8), la même structure réapparaît.
Le reste du poème présente aussi une structure complexe et bien travaillée basée sur des oppositions positives (+), négatives (-). Ainsi Ecc 3.2 et Ecc 3.7 « entourent » le reste du poème et présentent des oppositions (Loader, 1986) :
positives-négatives (Ecc 3.2) :
un temps pour naître, un temps pour mourir (+, -)
un temps pour planter, un temps pour arracher ce qui est planté (+, -)
et négatives – positives (Ecc 3.7) :
un temps pour déchirer, un temps pour coudre (-, +)
un temps pour se taire, un temps pour parler (-, +)
De même, au milieu du poème, le poète rassemble deux séries de lignes parallèles, d’abord 3.3-4, présentant l’ordre négatif-positif :
un temps pour tuer et un temps pour guérir (-, +)
un temps pour saper et un temps pour bâtir (-, +)
un temps pour pleurer et un temps pour rire (-, +)
un temps pour se lamenter et un temps pour danser (-, +)
et ensuite 3.5-6 présentant l’ordre inverse, positif-négatif :
un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser les pierres (+, -, voir discussion à Ecc 3.5)
un temps pour embrasser et un temps pour éviter d’embrasser (+, -)
un temps pour chercher et un temps pour perdre (+, -)
un temps pour garder et un temps pour jeter (+, -)
Ainsi on peut résumer la structure du poème comme suit :
CH1 A 3.1 chiasme
CH2 B 3.2 deux séries de positif-négatif
CH3 C 3.3-4 quatre séries de négatif-positif
CH3 C’ 3.5-6 quatre séries de positif-négatif
CH2 B’ 3.7 deux séries de négatif-positif
CH1 A’ 3.8 chiasme
À travers cette structure très marquée, le mot temps tamponne dans les oreilles de celui qui écoute ou qui lit le texte à haute voix. En hébreu l’expression est très concise, caractéristique de la poésie hébraïque. Les traducteurs pourront faire de leur mieux pour re-créer un poème dans leur langue, gardant le « goût » de l’original. Presque toutes les langues peuvent imiter le rythme binaire, même si les traducteurs devraient ajouter certains éléments pour la compréhension. Ainsi plusieurs versions en français sont obligées de dire « Il y a un moment pour X et un temps pour Y », ou encore plus explicitement « il y a un moment pour X et il y a un temps pour Y ».
Certaines versions (La Bible du Semeur) présentent 3.1-8 en prose, mais le texte est clairement poétique et une bonne traduction imitera ce style et cherchera à rendre aussi le rythme équilibré de chaque vers. Dans la majorité des langues, la répétition du mot temps sera appréciée et aidera à communiquer le message. Dans certaines langues, il sera important de conserver la conjonction וְ we, et, mais dans d’autres, le texte sera plus rythmique si celle-ci est supprimée : « un temps pour pleurer, un temps pour rire ». Dans plusieurs langues, il faudrait ajouter un complément d’objet dans certaines lignes, par exemple, « un temps pour garder une chose, un temps pour perdre une chose ». Les traducteurs pourront utiliser les procédés stylistiques dans leur propre langue pour re-créer la beauté du poème original.
Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
