Sans transition, Qohéleth continue la liste de ses accomplissements, en parlant peut-être des acquisitions qu’il considère parmi les plus importantes, notamment l’or et l’argent, et ses nombreuses femmes.
J’ai aussi amassé de l’argent et de l’or : la construction de la phrase ressemble à celle des versets précédents, litt. « j’ai amassé à/pour moi aussi or et argent… » Le verbe כנס kns, amassé, est utilisé ailleurs pour « amasser » soit des gens (Est 4.16), soit d’autres éléments, y compris des objets précieux (Néh 12.44). Le texte ne dit pas de quelle manière ces fortunes ont été acquises, mais dans ce qui suit, on sait qu’au moins une partie provient des impôts ou des butins de guerre. Les mots « à moi » suggèrent peut-être que Qohéleth a utilisé les serviteurs pour faire ce travail. Voir Ecc 2.4, Ecc 2.5, Ecc 2.6.
de l’argent et de l’or : la majorité des langues auront des mots pour ces métaux précieux. Dans certaines langues, l’argent est rendu par une expression « or blanc ». Les traducteurs pourraient présenter ces objets dans l’ordre qui convient dans leur langue, argent… or ou plus couramment dans beaucoup de langues, or… argent.
la fortune des rois et des Etats est litt. « et un trésor des rois et des provinces ». Bien que cette proposition commence par la conjonction וְ we, la majorité des versions prennent ces mots comme une qualification des mots précédents et non pas une addition. Ainsi la Traduction œcuménique de la Bible ne rend pas la conjonction, et la La Bible du Semeur et la Bible en français courant explicitent « provenant des trésors des rois et des provinces ».
Le mot סְגֻלָּה segoûllâh, rendu par trésor paraît ensemble avec les mots argent et or en 1 Chron 29.3 comme des biens entrant dans le Temple. Mais il est intéressant de noter que ce même mot est aussi utilisé pour décrire le peuple de Dieu qui est la propriété ou la part personnelle de Dieu (Ex 19.5 ; Deut 7.6 ; 14.2 ; 26.18).
des rois et des Etats : ces deux mots désignent des sources importantes des revenus du roi. Lorsque les rois sont vaincus, ils doivent verser leurs trésors à leurs vainqueurs. Pour roi, voir Ecc 1.1.
Le mot מְדִינָה medînâh, rendu dans la Traduction œcuménique de la Bible par Etat désigne en fait une province (Nouvelle Bible Segond, La Bible du Semeur, Parole de Vie, Bible en français courant). Les provinces sous le pouvoir du roi sont obligées de lui verser leurs impôts. Ce mot est d’origine araméenne et désigne une partie d’un empire. Il est souvent utilisé pour parler des provinces babyloniennes et perses. Ainsi le mot paraît environ 40 fois dans le livre d’Esther. La Bible en français courant rend explicite en disant des « trésors provenant des rois et des provinces qui m’étaient soumis ».
je me suis procuré des chanteurs et des chanteuses est litt. « j’ai fait pour moi des chanteurs et des chanteuses ». Les versions interprètent ces mots de diverses manières, certains y voyant des chanteurs payés qui sont au service du roi, et d’autres des chanteurs formés par Qohéleth, c’est-à-dire, par le roi lui-même. La traduction de la Parole de Vie (« Des chanteurs et des chanteuses venaient me distraire ») semble trop loin du texte hébreu. Il est possible que l’expression hébraïque veuille dire que le roi a demandé à ses dirigeants de former ou appeler des gens pour former ses chanteurs. Le texte en hébreu spécifie des chanteurs hommes et femmes. Si cela est difficile dans la langue cible, un mot général peut être utilisé.
et, délices des fils d’Adam, une dame, des dames : il n’y a pas de verbe ici, c’est une suite de noms qui décrivent les nombreuses femmes de Qohéleth (ou selon si l’on veut, le roi Salomon). Le mot תַּעֲנוּג taʿanoûg, rendu par délices ne paraît que 5 fois dans l’AT. Il renvoie aux plaisirs charnels ou au luxe (Prov 19.10). Ici Qohéleth lui donne une connotation positive, c’est le comble de tout ce qu’il (ou tout homme, selon lui) désire. Pour fils d’Adam, voir Ecc 1.13.
Le sens du mot שִׁדָּה šiddâh répété et rendu par dame ici est sujet à débat. Ne paraissant qu’ici dans toute l’AT, il peut avoir le sens de « sein » ou « concubine » (Revised Standard Version). Mais même si le sens exact n’est pas connu, les biblistes sont d’accord sur le fait que Qohéleth parle ici de femmes. L’expression répétitive avec un singulier suivi d’un pluriel est une façon de parler de « Beaucoup, beaucoup de femmes ». Qohéleth voit cette situation comme très positive. Comme c’est toujours le cas dans les sociétés polygames de nos jours, avoir beaucoup de femmes est une marque de prestige et de richesse.
Ces lignes donnent un bon exemple d’approches différentes à la traduction. La Bible en français courant présente de la prose, qui décrit bien la situation « et j’ai été comblé autant qu’un homme peut le désirer en ayant quantité de femmes ». Mais d’autres versions essaient de garder le style en hébreu, par exemple, la Nouvelle Bible Segond dit « et, délices des hommes, beaucoup de femmes ». Les traducteurs devraient déterminer quel style ils adopteront ici. Mais il est clair que des traductions proches de l’hébreu garde l’émotion de l’orignal.
Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
