Commentaire sur la traduction de l'Ecclésiaste 5.7

Ce verset traite de l’autorité et de « la chaîne de commande » dans ce monde. Déjà en Ecc 3.16 et Ecc 4.1, Qohéleth parle avec consternation et tristesse de l’oppression qui caractérise notre monde. Ici il dit que cette situation ne devrait pas nous étonner. Qohéleth continue à s’adresser son interlocuteur à la deuxième personne du singulier, tu. :
Si, dans l’Etat, tu vois l’indigent opprimé,
le droit et la justice violés
ne sois pas surpris de la chose.

En hébreu « les choses qui surprennent » paraissent en position initiale et sont mises en relief, litt. « si l’oppression du pauvre et la violation de la justice et la droiture tu vois dans la province, ne sois pas surpris sur cette affaire ». Dans beaucoup de langues, il faudra changer l’ordre. On pourra dire, par exemple, « Si tu vois l’indigent opprimé et le droit et la justice violé dans le pays, ne sois pas surpris » ou encore « Ne sois pas surpris quand tu vois… » (Parole de Vie). En effet, dans certaines langues, la conjonction אִם ʾim, si, sera mieux rendue par « quand » ou « lorsque ». Dans d’autres, d’autres reformulations pourront servir, par exemple « Il ne faut pas s’étonner de voir… » (Bible en français courant).

dans l’Etat rend le mot מְדִינָה medînâh, un mot araméen qui renvoie aux districts ou provinces en Perse ou Babylone. Ce mot ne semble pas particulièrement mis en exergue dans le texte. Sa position en début de phrase dans quelques traductions (Traduction œcuménique de la Bible) n’est pas du tout nécessaire. On pourra utiliser un terme générique comme « dans la région » ou « dans le pays » (Bible en français courant, Parole de Vie).

l’indigent opprimé : l’hébreu dit « si tu vois l’oppression du pauvre ». Pour opprimé, voir Ecc 4.1, et pour indigent, Ecc 4.14.

le droit et la justice violés : en hébreu le texte dit : « si tu vois… la violation du droit et de la justice ». le droit et la justice rend une paire de mots très importante dans l’Ancien Testament, מִשְׁפָּט mišpâṭ et צֶדֶק çèdèq. Il s’agit des valeurs fondamentales de la société israélite et quand ces malheurs manquent, les prophètes se pressent pour le décrier. Qohéleth en fait de même, etc.

מִשְׁפָּט mišpâṭ est lié au verbe « juger ». Le terme apparaît ailleurs dans l’AT et dans ce livre avec le sens de « jugement », mais dans ce contexte il parle d’une manière plus abstraite de la justice. צֶדֶק çèdèq vient en tandem avec le mot מִשְׁפָּט mišpâṭ, et renvoie à la droiture. Il est lié au mot qui décrit ailleurs dans l’AT « l’homme droit » ou « le juste ». Dans certaines versions, les traductions en français sont inversées, par exemple, dans la La Bible du Semeur, on parle de « la justice » et du « droit ». Cet ordre semble mieux convenir aux sens primaires des mots. Il ne s’agit pas seulement de suivre les lois de la torah, mais d’appliquer en toute situation le droit et la justice. Si possible, les traducteurs devraient trouver deux mots pour rendre cette expression clé, mais dans certaines langues, ceci ne sera pas possible. Il est important de rendre cette expression de la même manière partout où il apparaît dans l’AT (1 Rois 10.9 ; 2 Chron 9.8 ; Ps 99.4 ; És 9.6 ; 16.5 ; Jér 4.2 ; 9.23 ; 22.3,15 ; 23.5 ; 33.15 ; Ézék 18.5,19,21 ; 33.14,16 ; 45.9).

Le texte hébreu parle de la « violation » de ces valeurs. Le nom גֵּזֶל gézèl, parle de l’extorsion ou du vol. Dans ce contexte les gens bafouent ou ne respectent pas le droit et la justice, ces deux grandes valeurs du peuple de Dieu. Voir aussi Ézék 18.18-19 où les trois termes גֵּזֶל gézèl, מִשְׁפָּט mišpâṭ et צֶדֶק çèdèq apparaissent ensemble.

ne sois pas surpris de la chose : la chose rend le mot חֵפֶץ ḥéfèç, qui parle d’une affaire ou d’une activité. Ce même mot apparaît en Ecc 3.1 où plusieurs versions le rendent aussi par chose.

Qohéleth semble expliquer pourquoi ces valeurs sont bafouées : dans la société, il y a une hiérarchie de pouvoir entre les différentes autorités, de telle sorte que personne n’est responsable et des abus sont facilement commis et jamais punis. Chacun des responsables est protégé par son supérieur.

car au-dessus d’un grand personnage veille un autre grand et au-dessus d’eux, il y a encore des grands : ces propos commencent par la conjonction כִּי kî qui peut introduire une raison (Traduction œcuménique de la Bible) ou une emphase (« En effet », Bible en français courant, Parole de Vie). Dans cette partie du verset, la racine גבּה gbh apparaît trois fois. Le texte dit litt. « un élevé au-dessus d’un élevé gardant et des élevés au dessus d’eux ». Dans beaucoup de langues, on parlera des grands, comme dans la Traduction œcuménique de la Bible.

veille rend le participe du verbe « garder » (שׁמר šmr). Il semble avoir le sens de « protéger » ici. La Bible en français courant rend bien l’idée en disant « En effet, un personnage haut placé est couvert par un plus grand que lui et tous deux sont protégés par des gens plus haut placés encore ».

Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.

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