Introduction
Que ce soit parmi les biblistes ou parmi les lecteurs laïcs, le livre de Jonas suscite beaucoup de questions et de discussions, voire même des débats assez houleux :
• Jonas a-t-il réellement existé et a-t-il réellement été avalé par un gros poisson ? S’agit-il d’un récit historique ou d’un conte folklorique ?
• Quel est le but de ce livre ? Quel a été son message théologique pour le peuple d’Israël et quel est son message pour nous aujourd’hui ?
• Quel est le ton du livre ? Est-ce solennel ou ironique ? Le livre doit-il nous faire rire ou pleurer ?
Ce commentaire ne prétend pas répondre d’une manière définitive à ces questions, mais se penchera surtout sur des sujets pertinents pour la traduction. Pour bien traduire un texte biblique ou un autre genre de texte, il faudra :
• tenir compte de son but,
• identifier ses thèmes principaux,
• étudier son langage, ses leitmotivs, et ses procédés littéraires.
Nous demandons aux utilisateurs de ce commentaire de venir à ce texte–si possible–sans préjugés préalables. En étudiant son contenu et son style, chacun peut en venir à ses propres conclusions.
Lorsque ce livre est prêché ou enseigné, beaucoup se focalise sur Jonas dans le ventre du poisson et le miracle de sa délivrance. Mais ceci ne constitue qu’un petit élément parmi beaucoup dans ce récit si riche. Les utilisateurs de ce commentaire sont invités à savourer cette histoire et à travers elle et à découvrir ses vérités multiples concernant Yahweh, le Dieu d’Israël, ses plans et ses désirs pour l’humanité en général, et pour ses « serviteurs ».
Au sein de l’Ancien Testament, le livre de Jonas se trouve rangé parmi les Petits Prophètes entre Abdias et Michée, mais il diffère beaucoup des autres livres dans ce recueil par son contenu et par son genre littéraire. Dans la majorité des Petits Prophètes, les récits narratifs sont très sommaires, avec la majorité du texte composée des oracles du Seigneur sous forme poétique. Mais dans le livre de Jonas, c’est l’inverse : il s’agit principalement d’un récit narratif, avec quelques vers en poésie (Jonas 2.3) et seulement cinq mots de proclamation prophétique (Jonas 3.4) ! Néanmoins comme d’autres livres prophétiques adressés à la communauté juive, ce livre communique des vérités importantes pour Israël.
Date de rédaction et auteur du livre
Au début de la majorité des livres prophétiques, il y a presque toujours mention d’un roi ou d’un événement qui situe l’activité du prophète, comme on le voit, par exemple, dans les premiers mots des livres de Jérémie, Osée, Amos, Michée, Sophonie, etc. Par contre, dans le livre de Jonas, il n’y a aucune indication chronologique. Il est alors presque impossible de donner une date exacte pour sa rédaction. Les biblistes proposent des dates allant de la période préexilique jusqu’à la période postexilique, c’est-à-dire, du 8e au 2e siècle av. J.-C.
Bien que certains biblistes proposent une rédaction non tardive, avec le Royaume du Nord comme lieu de composition, la majorité des experts situent la rédaction de ce livre dans la période postexilique. S.R. Driver pense que « la pensée et le contenu général du livre… présupposent l’enseignement des grands prophètes. » On note aussi des bribes des psaumes qui paraissent dans la prière de Jonas en Jonas 2.3. D’autres citent la présence de certains mots ou expressions d’origine araméenne comme preuve de sa date tardive.
Cependant on ne peut pas nier les caractéristiques typiques des traditions orales hébraïques dans ce livre, telles que la répétition et l’hyperbole. Il est fort possible que l’histoire existait d’abord sous forme orale avant d’être rédigée par écrit. Il faudrait aussi noter que contrairement à certains livres prophétiques, rien n’indique que Jonas a rédigé ce livre. Tout au long du récit, le narrateur reste anonyme.
Les questions concernant l’auteur et les circonstances de la rédaction, bien que passionnantes, ne seront pas résolues ici. Ceci dit, elles n’auront aucune incidence sur la traduction du livre.
Le contexte historique et géographique
Ce récit présente Jonas en train de proclamer la Parole du Seigneur dans la ville de Ninive, la plus grande ville de l’empire assyrien. En effet Israël était sous le contrôle des Assyriens de 722 à 612 av. J.-C., date à laquelle la ville de Ninive a été détruite.
D’un point de vue géographique, la scène du drame est très vaste : Jonas reçoit d’abord l’ordre d’aller proclamer la destruction de Ninive lorsqu’il est en Israël. Puis il fuit, dans le sens inverse, à Tarsis (s’agit-il de la ville de Tartessos ?), considéré par la majorité des experts comme un port de la côte sud-ouest de l’Espagne.
Ninive
Pendant une longue période, les Assyriens étaient le peuple le plus puissant du Proche-Orient. Connus pour leur violence et cruauté, ils sont des ennemis du peuple de Dieu. Leur plus grande ville Ninive se trouvait sur la rive est du Tigre, non loin de Mossoul en Iraq actuel. Au carrefour des grandes routes et entourée de murs immenses construits en briques épaisses, la ville mesurait 12 km de longueur. Celle-ci est déjà mentionnée en Genèse (10.11,12), et plus tard fait l’objet de déclarations accablantes de la part des prophètes Nahoum, Sophonie, et Habaquq.
Le livre de Jonas nous montre comment Yahweh, Dieu d’Israël, épargne cette grande ville. Mais comme l’annonce le prophète Nahoum au 7e siècle av. J.-C. dans sa proclamation contre celle-ci (Nah 1.3) :
Certes, le SEIGNEUR est lent à la colère et d’une grande puissance,
mais le SEIGNEUR ne laisse rien passer.
En effet, selon cette prophétie, la ville de Ninive finit par tomber. Les Assyriens sont enfin défaits par l’attaque combinée des Mèdes et des Babyloniens contre la ville en 612.
Ninive était aussi un centre commercial d’une grande prospérité. C’est pourquoi elle est appelée dans ce livre la grande ville. En effet elle était grande en surface et en renommée. L’adjectif grande figure 14 fois dans ce petit livre et sert de leitmotiv. Sa répétition soulignerait peut-être le grand défi lancé à un seul individu d’aller proclamer la Parole du Seigneur dans un endroit si grand et menaçant. Ou le mot sera-t-il en train de montrer la puissance de Dieu, qui, avec quelques mots, peut amener une ville avec une si grande population, à la repentance ?
Qui est Jonas ?
Le nom Jonas ne figure qu’une fois ailleurs dans l’AT en 2 Rois 14.25-27, où il est présenté comme qualifié de fils d’Amittaï, de la ville de Gath-Héfèr, à environ 5 kilomètres au nord-est de Nazareth. Prophète et serviteur de Yahweh, il pourrait s’agir de la même personne dans ce livre. Le prophète mentionné en 2 Rois prophétisait sous le règne du Roi Jéroboam II (793-753 av. J.-C.). Ainsi le prophète Jonas pourrait être contemporain de deux autres prophètes : Amos et Osée.
En hébreu le nom יוֹנָה Yônâh, Jonas, veut dire « pigeon » ou « colombe ». Bien que dans certains contextes cet oiseau ait une connotation positive (Cantique des Cantiques et ailleurs dans le NT, Matt 3.16 ; Marc 1.10 ; Luc 3.22 ; Jean 1.32), certains prétendent que les Juifs méprisaient cet oiseau, considéré comme peu intelligent. Par exemple, en Osée 7.11, Ephraïm est comparé à une colombe « naïve et sans cervelle ». Osée, contemporain apparent de Jonas, décrit aussi le peuple d’Israël comme une « colombe qui tremble ». Si cette connotation s’applique ici, l’utilisation du ce nom ajoutera à l’ironie du texte.
D’autres notent que le nom du père de Jonas Amittaï ressemble au mot hébreu אֶמֶת ʾèmèt, « fidélité ». Si cette proposition est adoptée, son nom serait symboliquement « colombe de fidélité », qui serait compris au sens ironique. Si ce fait est mentionné, oui ou non, dans l’introduction, les détails du récit révèlent assez clairement les différents aspects « infidèles » de la personnalité de Jonas.
Les termes « prophète », « prophétie », et « prophétiser » ne figurent pas dans le livre de Jonas, mais le premier verset suggère clairement que Jonas est un prophète, car la parole du SEIGNEUR lui est adressée. Le passage en 2 Rois confirme ce point de vue.
La structure du livre
Le livre de Jonas présente une structure hébraïque classique. Il démontre le penchant très poussé dans la littérature juive pour l’équilibre et la complémentarité. Il est facile de voir que le livre se divise en deux grandes parties complémentaires : chapitres 1–2 et chapitres 3–4.
Cette division se marque par l’expression וַיְהִי wayehî, « et c’était la parole de YHWH à Jonas » (Jonas 1.1 ; Jonas 3.1). Dans les deux parties, le Seigneur donne un ordre à Jonas. Dans la première section, Jonas refuse d’exécuter cet ordre, mais dans la deuxième partie, il finit par faire ce que Dieu demande.
Ces deux sections ont plusieurs autres points en commun. D’abord les participants principaux sont similaires : Yahweh et son prophète sont les personnages majeurs, et les participants secondaires sont des païens ou non-Juifs. En fait à travers tout le livre, Jonas n’est associé à aucun autre Israélite. Dans la première partie, il s’agit des marins et leur chef (leur capitaine), et dans la deuxième partie, ce sont les Ninivites et leur chef (leur roi).
Les deux parties montrent une même structure, commençant par un récit narratif des événements, suivi d’un « échange » entre Yahweh et son prophète. Dans la première partie, l’échange se présente sous forme d’une prière que Jonas adresse à Dieu (Jonas 2.3). Dans la deuxième partie, après une brève prière, il y a un dialogue entre Yahweh et Jonas.
Certains thèmes sont aussi récurrents : dans les deux parties, la mort est évoquée d’abord lorsque Jonas dit aux marins de le jeter dans la mer (Jonas 1.12), et deuxièmement, lorsque, déprimé, il demande à Dieu de lui enlever la vie (Jonas 4.3). Une autre similarité est le fait que dans les deux cas, les païens sont tout de suite prêts à se tourner vers le Dieu d’Israël et de se repentir. D’ailleurs les marins et les Ninivites semblent exagérer leurs actes de repentance : dans le premier cas, sacrifiant des sacrifices et faisant des vœux (Jonas 1.16), et dans le second, allant jusqu’au jeûne et l’habillement des animaux en habits de deuil (Jonas 3.8) ! Par contre, le grand contraste qui se fait entre les deux parties, c’est qu’à la fin de la première partie, Jonas cherche à communier avec Dieu, tandis qu’à la fin de la deuxième partie, il proteste contre lui.
L’autre aspect frappant est la similarité des faits ironiques racontés dans chaque partie. Dans les deux parties, Jonas ne semble pas du tout préoccupé par le salut des païens ! Ceux-ci se tournent rapidement et sans hésitation vers le Dieu d’Israël, tandis que Jonas se montre toujours récalcitrant par rapport aux plans de Dieu. Dans la deuxième partie, la situation est encore plus grave et accentuée, car lorsqu’enfin les Ninivites se repentent (le but présumé mais non élucidé depuis Jonas 1.1), au lieu d’être content, Jonas se fâche (Jonas 4.1) !
La complémentarité entre ces deux parties du livre est frappante et les contrastes nous aident même à bien comprendre les différents messages communiqués à travers ce texte.
Les autres sous-divisions du texte seront présentées au fur et à mesure sous chaque section.
Style et langage
Le livre de Jonas partage beaucoup de caractéristiques des autres narratifs bibliques. Le langage est clair, le dialogue vif, et la narration directe et simple. Mais cette simplicité est trompeuse, car ce livre est d’une qualité littéraire exceptionnelle, combinant de nombreux procédés stylistiques exprimant à la fois des vérités théologiques profondes ainsi qu’un humour et une ironie très forts. Déjà pour les exégètes, ce livre est énigmatique, présentant une combinaison de faits censés être historiques, mais « servis » sur un fond et avec un langage presque folklorique. Certains le décrivent, en fait, comme une « tragi-comédie ».
La caractéristique la plus marquante du livre est certainement la répétition. À travers le livre, surtout de nombreux verbes et adjectifs sont répétés, à savoir les verbes :
קום qwm, « se lever » (6x : Jonas 1.2, Jonas 1.3, Jonas 1.6 ; Jonas 3.2, Jonas 3.3, Jonas 3.6)
קרא qrʾ, « appeler » (8x : Jonas 1.2, Jonas 1.6, Jonas 1.14 ; Jonas 2.3 ; Jonas 3.2, Jonas 3.4, Jonas 3.5, Jonas 3.8)
ירד yrd, « descendre » (4x : Jonas 1.3, x2 ; Jonas 1.5 ; Jonas 2.7) et עלה ʿlh « monter » (4x : Jonas 1.2 ; Jonas 2.7 ; Jonas 4.6, Jonas 4.7)
ידע ydʿ, « savoir » (6x : Jonas 1.7, Jonas 1.20, Jonas 1.12 ; Jonas 3.9 ; Jonas 4.2, Jonas 4.11),
טול ṭwl « expédier, jeter » (4x : Jonas 1.4, Jonas 1.5, Jonas 1.12, Jonas 1.15),
שׁוב šwv, « revenir » (Jonas 1.13 ; Jonas 3.8, Jonas 3.9, Jonas 3.10)
מנה mnh, « dépêcher » (4x : Jonas 2.1 ; Jonas 4.6, Jonas 4.7, Jonas 4.8)
Et d’autres encore, avec l’adjectif :
גָּדוֹל gâdôl, « grand » (14x : Jonas 1.2, Jonas 1.4 x2 ; Jonas 1.10, Jonas 1.12, Jonas 1.16 ; Jonas 2.1 ; Jonas 3.2, Jonas 3.3, Jonas 3.5, Jonas 3.7 ; Jonas 4.1, Jonas 4.6, Jonas 4.11)
Et le nom :
רָעָה râʿâh « mal » (7x : Jonas 1.2, Jonas 1.7, Jonas 1.8 ; Jonas 3.10 ; Jonas 4.1, Jonas 4.2, Jonas 4.6).
En fait depuis le début du livre, le narrateur est constamment en train de jouer avec des racines polysémiques. Il utilise des constructions emphatiques, surtout celle appelée « construction double » qui associe un verbe à un nom de la même racine, pour attirer l’attention de l’audience. Ainsi les marins « sacrifient un sacrifice et vouent un vœu », et pour Jonas « cela lui faisait mal un grand mal » (Jonas 4.1), puis il « se réjouit une grande joie » (Jonas 4.6). Dans certaines parties du livre, il y a répétition du même mot trois fois, comme en Jonas 1.7 où le verbe נפל nfl, « tomber » figure trois fois avec le mot גּוֹרָל gôrâl, sort.
Comme procédure stylistique, la répétition peut avoir plusieurs fonctions au sein d’un seul livre, et c’est le cas dans le livre de Jonas. Elle peut en effet démarquer des structures, par exemple lorsque la répétition des mots du début du livre en Jonas 3.1 coupe, pour ainsi dire, le livre en deux. La répétition peut aussi donner une certaine cohérence au texte et sert parfois à souligner un thème. Mais dans ce livre, très souvent la répétition sert à exprimer l’humour, la moquerie ou l’ironie. Lu sous cet angle, le livre fait rire, ce que certains biblistes voient comme l’un des objectifs de l’auteur. En même temps l’utilisation de la répétition dans ce livre démontre une habilité littéraire considérable, ce qui explique la grande popularité de ce petit livre.
Concernant la traduction des mots répétés, très nombreux dans ce livre, la question sera abordée au fur et à mesure que ces mots paraissent dans le texte. En effet, le traducteur peut reproduire la répétition d’une manière littérale ou adopter un style qui conviendra mieux dans sa langue. Certaines langues apprécient la répétition, et d’autres, moins. Dans tous les cas, le traducteur doit s’assurer que le sens et le ton des différents passages sont fidèles au texte et bien exprimés.
Il y a aussi de nombreux jeux de mots dans ce livre, par exemple, entre les racines עלה ʿlh, « monter » (Jonas 1.2 ; Jonas 2.7 ; Jonas 4.6, Jonas 4.7) ירד yrd, « descendre » (Jonas 1.3 [2x],5 ; Jonas 2.7), ainsi que des jeux de sons. Quand le bateau est sur le point de se briser, par exemple, la répétition des consonnes fricatives ḥ, š, h et la suite des voyelles i… a évoquent l’événement : חִשְּׁבָה לְהִשָּׁבֵר ḥišševâh lehiššâvér, litt. « il pensait (était sur le point de) se briser » (Jonas 1.4). Wendland aussi démontre comment la répétition de certains sons lie des sections, par exemple (Jonas 3.10– Jonas 4.1) :
• Dieu vit (וַיַּרְא wayyarʾ) leur réaction : ils revenaient de leur mauvais (הָרָעָה hâ-râʿâh) chemin. Aussi revint-il sur sa décision de leur faire le mal (הָרָעָה hâ-râʿâh) qu’il avait annoncé. Il ne le fit pas.
• Jonas le prit mal (וַיֵּרַע wayyéraʿ), très mal (רָעָה râʿâh), et il se fâcha (וַיִּחַר wayyiḥar).
Dans la prière de Jonas (Jonas 2.3), on est aussi frappé par le nombre de syllabes se terminant par la voyelle i, créant presque des rimes, qui soulignent comment Jonas se focalise toujours sur sa propre personne : « j’ai crié… et il m’a répondu » (קָרָאתִי… וַיַּעֲנֵנִי qârâʾtî… wayyaʿanénî, Jonas 2.3). D’autres sortes de jeux de mots sont aussi évidents, par exemple, lorsque Dieu demande à Jonas de « se lever », il se lève pour « descendre » (Jonas 1.2, Jonas 1.3) ! Dans la conversion de Ninive (Jonas 3.9), le verbe clé שוב šwv est utilisé de deux manières contrastives, l’une, lorsque les Ninivites « se convertissent », et l’autre, lorsque Dieu « reviendra » sur sa décision. Bien sûr, il sera difficile de toujours rendre ces différents jeux de mots dans la traduction, mais il est important pour les traducteurs de considérer le rôle qu’ils jouent dans le texte et voir s’ils peuvent bien rendre le ton de ces différents passages.
La section poétique
Le livre connaît une seule section poétique : Jonas 2.3, qui semble être tirée de plusieurs psaumes. Ce genre littéraire est utilisé exprès pour exprimer l’intense émotion de Jonas lorsqu’il est proche de la mort. Les traducteurs devraient essayer de rendre la beauté et l’intensité de ces vers. L’interruption du narratif par ce chant ne posera aucun problème dans beaucoup de langues. En effet, dans certaines cultures orales (surtout en Afrique), des récits narratifs sont fréquemment interrompus par des chants. S’ils ne l’ont pas encore fait, les traducteurs devraient étudier les chants de genres similaires dans leur langue (expression de détresse, supplication, et remerciement). Ceci les aidera à mieux communiquer la beauté de l’hébreu à travers des procédés stylistiques de leur langue.
Le plus grand trait de la poésie hébraïque est le parallélisme, où la structure et/ou le sens des deux ou de plusieurs vers sont similaires ou complémentaires. Ce texte en Jonas n’a pas beaucoup de parallélismes du type classique. Néanmoins, le poète exprime des idées similaires de manière légèrement différente, comme en Jonas 2.6, où le verbe « environner » correspond au verbe « encercler », et le mot « gorge » au mot « tête », et ainsi de suite :
elles m’environnaient les eaux jusqu’à la gorge
l’abîme m’encerclait les algues s’attachant à ma tête
Les traducteurs ne doivent jamais négliger l’aspect poétique du texte, car l’emploi de ce langage imagé répond à plusieurs objectifs : embellir le texte pour le rendre vivant, mettre en relief une idée de façon percutante, et provoquer une réaction de la part de celui qui l’écoute ou le lit. Comme dans beaucoup de Psaumes, dans le poème de Jonas, l’idée de détresse donne place à la confiance en Dieu et cette confiance, à la louange.
Que ce soit les parties narratives ou poétiques, la traduction devrait être naturelle, compréhensible et exacte, en reproduisant, si possible, la même charge émotionnelle et le même ton que l’hébreu.
Noms de Dieu
Dans le livre de Jonas, Yahweh est un personnage principal. Les premiers et derniers mots lui sont attribués. Dans l’espace de quatre chapitres, son nom personnel est attesté 26 fois, et sur 48 versets il y a 39 références à Dieu (Wendland).
Quant à la traduction du nom personnel, ce nom pose beaucoup de problèmes pour les traducteurs, car ni son sens ni sa prononciation n’est sûr. En hébreu, « Yahvé », est écrit au moyen de quatre consonnes יהוה YHWH, car en hébreu ancien, on ne marquait pas de voyelles. Cependant, la majorité des biblistes pensent que la prononciation est Yahwéh. Ce nom était considéré comme tellement saint que les Juifs, plusieurs siècles déjà avant l’ère chrétienne, comme les Juifs de nos jours, ne le prononcent jamais. Ils substituent plutôt le mot אֲדֹנָי ʾadônây, « Seigneur ».
Rendre le nom personnel de Dieu est un défi dans presque toutes les langues du monde. Certaines utilisent un nom déjà existant qui est lié au Dieu Créateur. D’autres sont amenés à créer un mot, comme Louis Segond qui a opté pour « L’Éternel ». D’autres encore adoptent certaines conventions, écrivant SEIGNEUR en lettres majuscules lorsqu’il s’agit de Yahweh, par opposition au nom, « Seigneur » (« Maître », « Propriétaire »). Le choix de ce nom est très important et de telles décisions devraient se faire en communauté, car elles affectent la traduction de toute la Bible et la manière dont elle sera reçue et utilisée.
L’autre nom pour Dieu dans ce livre est אֱלֹהִים ʾèlôhîm, un nom au pluriel en hébreu mais qui sert de nom générique pour le Dieu unique à travers l’AT. Presque toutes les langues ont un nom générique pour Dieu, parfois lié aux mots « ciel » ou « en haut », etc. Dans certaines langues, le seul nom pour Dieu est Al ou Ala, et de nombreuses traductions s’en servent.
L’un des autres grands problèmes de traduction dans ce livre est l’utilisation du mot אֱלֹהִים ʾèlôhîm pour désigner des divinités étrangères (Jonas 1.5, Jonas 1.6 ; Jonas 4.2). Dans la majorité des langues, il sera incorrect de fabriquer un nom pluriel à partir du nom de Dieu dans la langue cible. On pourrait plutôt parler de « divinités », « choses adorées », « idoles », « fétiches » ou même « génies ». Dans certains contextes dans ce livre, le mot אֱלֹהִים ʾèlôhîm renvoie à des puissances spirituelles autres que Yahweh, qui sont certainement représentées sur terre par des idoles ou des statuettes.
L’histoire de Jonas et le Nouveau Testament
Dans les Évangiles, Jésus fait référence à l’histoire de Jonas, qui est avalé par un poisson et qui y reste trois jours et trois nuits. Il s’agira d’un symbole qui préfigure la mort et la résurrection de Jésus-Christ (Matt 12.39-40 ; 16.4 ; Luc 11.29-30). Certaines équipes aiment inclure ce genre d’information dans leur introduction, surtout lorsque le livre de Jonas apparaît dans la Bible entière.
Le titre du livre
Plusieurs options s’offrent aux traducteurs pour le titre du livre. Même si, comme d’habitude, on adopte le nom traditionnel Jonas (ce qui n’est pas la forme exacte du nom en hébreu, יוֹנָה Yônâh), les traducteurs devraient d’abord translittérer ce nom de manière convenable dans leur langue. langue. La lettre « j » se transforme souvent en la lettre « z », et dans plusieurs langues, il va falloir ajouter une voyelle finale, par exemple, Zonase.
Beaucoup optent pour le titre « Le livre de Jonas », avec la particule « de » du génitif. Ce titre convient s’il a un sens large : « le livre qui parle de Jonas » ou « le livre concernant Jonas ». Il faudrait éviter des constructions qui suggèrent que Jonas aurait écrit le livre, ce qui ne semble pas le cas ici.
Jonas aujourd’hui
Même si certains voient dans le livre de Jonas une allégorie ou un conte fabuleux avec des exagérations qui font rire (des animaux en habits de deuil !), ce livre est beaucoup plus qu’un conte pour enfants. Construit avec soin (structure équilibrée, répétitions voulues), ce récit plein d’ironie et d’humour soulève des questions théologiques profondes. Yahweh est-il seulement le Dieu d’Israël ou le Dieu de tous les peuples–mêmes les plus cruels ? Dieu a-t-il le droit de décider qui il va sauver ? Jésus lui-même cite cette histoire et la foi des Ninivites en exemple contre l’incrédulité des gens de sa génération ! (Matt 12.41 ; Luc 11.32).
Aussi étrange que cela puisse être, le livre de Jonas semble presque un livre moderne. Il est d’une actualité frappante. Comme le livre de Ruth, il plaide pour une vue du monde où Dieu accueille tout le monde, Juif et non Juif, pourvu que celui-ci reconnaisse Yahweh. Le livre termine sur une question rhétorique–question sans réponse–qui nous interpelle tous. À nous de nous demander comment nous recevons les « ordres » de Dieu et comment nous regardons les autres autour de nous. Sommes-nous comme Jonas qui préfère que « chacun ait ce qu’il mérite », ou comme Dieu qui, malgré sa droiture, reste compatissant envers tous, voulant que tous parviennent au salut ?
Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
