Commentaire sur la traduction de Jonas 3.5

Les Ninivites réagissent immédiatement à la proclamation de Jonas. Il est intéressant de noter que dans ce cas, ce sont les citoyens du royaume qui réagissent avant leur chef, contrairement au premier épisode où les marins suivent leur chef.

que déjà ses habitants croyaient en Dieu : la traduction de la Traduction œcuménique de la Bible peut tromper le traducteur, car elle reflète la fin d’une phrase idiomatique en français commencée en Jonas 3.4. Le texte hébreu dit simplement « et ils ont cru les hommes de Ninive en Dieu ». Ce changement est présenté comme la suite directe de la proclamation de Jonas, indiqué par la conjonction וְ we. habitants rend le mot « hommes », que les traducteurs peuvent rendre comme « gens » (Bible de Jérusalem, Parole de Vie, Nouvelle Bible Segond).

croyaient : dans ce livre souvent les gens « craignent » ou respectent Dieu (Jonas 1.9, Jonas 1.16), mais ici un autre verbe est employé : אמן ʾmn. Ce verbe est utilisé ailleurs dans l’AT lorsqu’Abraham « croit en Dieu » ou « en ses promesses » (Gen 15.6) et lorsque les Israélites « refusent de croire » au message des prophètes (2 Rois 17.14). En français le verbe croire a deux sens majeurs : (i) admettre comme vrai ce qu’une autre personne déclare et (ii) croire en, c’est-à-dire, « avoir foi en » ou « placer leur confiance en ». Dans ce cas, les Ninivites ont probablement déjà entendu parler du Dieu d’Israël. Certaines versions pensent qu’ils « mirent leur foi en Dieu » (Nouvelle Bible Segond) ou « crurent en Dieu » (La Bible du Semeur), alors que d’autres proposent qu’ils croient à la véracité du message de Dieu. Ainsi la Bible en français courant dit qu’ils « prirent au sérieux la parole de Dieu », c’est-à-dire « ils croient au message de Dieu » ou « au message venant de Dieu ». Aux traducteurs de choisir l’interprétation et la traduction qui convient ici.

en Dieu : en hébreu la préposition בְּ be-, rendue par en, figure souvent avec le verbe croire. Les gens ont mis leur confiance en Dieu, tout en croyant la proclamation de Jonas. Il faut remarquer que le narrateur utilise le mot générique pour Dieu : אֱלֹהִים ʾèlôhîm, qui est attesté d’ailleurs fréquemment dans cet épisode (Jonas 3.3, Jonas 3.8, Jonas 3.9, Jonas 3.10). L’utilisation de ce nom, et non du nom personnel « Yahweh », convient dans un contexte non israélite. Mais même cet emploi ne peut pas cacher le contraste très frappant entre les Israélites, qui n’écoutent pas les prophètes et tournent souvent le dos au Seigneur et ce peuple païen prêt à écouter ses mots et immédiatement se repentir. Certains biblistes (Jepsen) remarquent que les gens de Ninive ont fait ce qu’Israël n’avait pas été capable de faire : ils ont placé leur confiance en Dieu, sans miracles ni signes (Voir Ex 4.31 ; 14.31). En fait ils montrent plus de foi que le « prophète » Jonas dans les premières parties de ce livre.

ils proclamèrent un jeûne : cette proposition commence par וְ we en hébreu, non rendu dans la majorité des versions françaises. En hébreu on « appelle » un jeûne, une répétition voulue du verbe קרא qrʾ. Le jeûne est connu dans plusieurs cultures et est souvent désigné par des expressions simples (« ne rien manger, ne rien boire ») ou idiomatiques (« attacher la bouche »). Ici le jeûne communautaire est associé à une manifestation de tristesse, de culpabilité, et de repentance.

se revêtirent de sacs : pris et traduits littéralement, ces mots font sourire. Le mot hébreu שַׂק śaq pour sac, désigne une étoffe grossière et rugueuse, faite parfois avec des poils et ayant un effet piquant sur le corps. Cette étoffe était portée en signe de deuil ou pour manifester une attitude de pénitence et d’humilité. En 2 Rois 6.30, le roi portait ce tissu sous ses vêtements dans une période de détresse nationale. Mais au lieu de décrire ce tissu, les traducteurs pourraient soulever sa fonction en parlant d’un « pagne » ou d’un « vêtement de deuil »–sauf si cela implique des habits luxueux, comme dans certaines cultures. Si nécessaire on pourra aussi rendre explicite la signification symbolique du geste, en ajoutant « en signe de repentance » ou « pour montrer qu’ils regrettaient leurs actes ».

des grands jusqu’aux petits : le mot גָּדוֹל gâdôl, grand revient, un mot qui figure comme un leitmotiv à travers le livre. Mais dans ce contexte, le mot est ambigu, se référant soit aux gens « grands en statut », « riche », etc., soit aux « adultes », c’est-à-dire, « une grande personne » par rapport aux plus jeunes. De la même manière le mot קָטָן qâṭân, petit peut renvoyer soit aux enfants, soit aux personnes de petit statut social, c’est-à-dire, les pauvres. Les traducteurs devraient décider si ce texte parle de l’âge des personnes en question (« des plus âgés aux plus jeunes ») ou de leur statut socio-économique (« du plus riche aux plus pauvres »). La Bible en français courant propose « des plus importants aux plus modestes ». Notons que la Nouvelle Français courant retournent à l’expression hébraique « du plus grand au plus petit », et en effet, dans de nombreuses langues, ces adjectifs sont aussi ambiguës comme en hébreu.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.