Introduction
La lettre que Paul a écrite à Philémon est la plus brève de l’apôtre mais l’une des plus personnelles. Elle nous aide à découvrir plusieurs aspects de son ministère.
D’abord on voit l’apôtre à l’œuvre auprès de ceux qui sont sans espoir. Paul s’est occupé d’Onésime, un esclave qui avait fui son maître et qui était dans le besoin extrême. Paul l’a non seulement aidé à avoir la foi en Christ, mais s’est impliqué aussi d’une manière très pratique dans sa vie, en se souciant de son avenir.
Cette lettre montre également le souci de Paul pour la communauté chrétienne dans son ensemble, car Paul fait appel à Philémon, le maître de l’esclave Onésime. Il demande à ce responsable d’église de pardonner à son esclave et de le recevoir comme un frère en Christ. Ainsi cet écrit appelle tous les chrétiens à réfléchir sur les relations qu’ils entretiennent avec ceux qui sont les plus pauvres et d’un rang social inférieur à eux. Il nous rappelle que tout chrétien est appelé à pardonner à celui qui, d’une manière ou d’une autre, l’a offensé.
L’auteur et l’occasion de la lettre
La plupart des biblistes sont d’accord pour attribuer cette lettre, avec les six autres lettres dites « authentiques » (1 Thess, 1–2 Cor, Gal, Rom, et Phil) à l’apôtre Paul.
Paul, d’abord connu sous le nom de Saül, était un leader juif qui persécutait les chrétiens. Mais en chemin pour Damas où il comptait mettre des chrétiens en prison, il fait une expérience qui change sa vie : il rencontre le Christ ressuscité (Act 9.1-3). Ainsi sa vie est à jamais transformée. Paul croit en Jésus-Christ, se met à le servir, et est à son tour persécuté. Il est sévèrement frappé, fouetté, et fait face à la mort (Act 9.23,29 ; 2 Cor 11.23-27). Il connaît de nombreuses souffrances : il a faim, il a soif et il a froid, et il est emprisonné plus d’une fois pour sa foi chrétienne. Mais malgré toutes ces épreuves, il reste fidèle à Jésus-Christ : il annonce sans crainte, là où il se trouve, la Bonne Nouvelle de Christ.
C’est lors de l’un de ses emprisonnements que Paul rencontre Onésime, un esclave qui s’était enfui de chez son maître, Philémon. Philémon et Paul se connaissent, mais leur relation va bien au-delà de l’amitié. C’est l’apôtre Paul qui a apparemment amené Philémon à croire en Jésus-Christ ; il est alors son « père spirituel ». Maintenant un problème très délicat se pose : Paul prêche l’Évangile à un co-prisonnier, l’esclave Onésime et celui-ci accepte de vivre pour Christ et se met au service de l’apôtre. Même s’il le souhaite, Paul sait qu’il ne peut pas garder Onésime auprès de lui. Il se sent obligé de le renvoyer chez son maître, Philémon.
Mais à cette époque, s’il est capturé, un esclave en fuite risque une punition sévère ou même la mort. Paul demande donc à Philémon d’aller contre les normes de la société et de recevoir son ancien esclave comme un frère en Christ. Voici le but principal et le contexte de cette lettre.
Date et lieu d’origine
D’après le texte de la lettre, elle a certainement été écrite pendant que Paul était en prison. Mais on ignore à quel moment et où Paul a été emprisonné. Certains biblistes pensent qu’elle a été écrite depuis Rome dans les années 60-62. Mais en tenant compte des textes comme Phil 1.13 ; 2.24 et de Phm 1.22, d’autres supposent que deux lettres écrites pour les Philippiens et pour Philémon ont été rédigées plus tôt, dans les années 50, lorsque Paul était emprisonné à Éphèse. Cette proposition aurait l’avantage de placer Philémon à Colosses, pendant que l’apôtre Paul se trouverait à Éphèse. Cela expliquerait facilement le plan de Paul de rendre visite à Philémon (v. 1.22), voyage plus facile à partir d’Éphèse qu’à partir de Rome, vu que la ville de Colosses n’est qu’à 120 kilomètres d’Éphèse.
Les biblistes croient, en effet, que Philémon résidait à Colosses, une ancienne ville de Phrygie, à vingt kilomètres au nord de Laodicée, près de la grande route allant d’Éphèse à l’Euphrate. Cette ville avait une grande renommée et jouissait d’une certaine prospérité avant d’être détruite par un tremblement de terre en 63-64 apr. J.-C. La présence de chrétiens à cet endroit remonte aux années 50 apr. J.-C., grâce à l’activité missionnaire d’Epaphras, co-ouvrier de Paul. Voir aussi Col 1.7 ; 4.12-13. Aujourd’hui, le site de Colosses se trouve dans la ville moderne d’Anatolie en Turquie.
Ainsi la lettre aux Colossiens est importante pour l’étude de Philémon parce qu’elle fournit des indications sur la communauté de Colosses, ville où l’on pense que Philémon et son esclave, Onésime résidaient. De plus, l’esclave Onésime est mentionné dans cette lettre (Col 4.9). On peut en déduire que c’est à partir de cet endroit qu’Onésime s’est enfui. Certains suggèrent que Paul et Philémon se seraient rencontrés à Éphèse, car d’après Col 2.1, Paul lui-même ne s’est jamais rendu dans la ville de Colosses.
Thèmes majeurs
Comme dans toutes les lettres de Paul, les thèmes de la grâce, la paix, la foi et l’amour dominent. Sans être mentionné explicitement, l’autre thème qui figure ici est celui de l’unité des chrétiens. Car à l’arrière-plan de cette lettre est l’idée que tous les croyants sont égaux en Christ. Paul le souligne dans sa lettre aux Galates (3.28), où en Christ :
… il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ.
L’autre thème abordé est celui de l’esclavage, une pratique très ancienne. Déjà dans le livre de la Genèse, Joseph, le fils de Jacob, est vendu en esclave par ses propres frères. Malgré les souffrances que Joseph a endurées, il croit que Dieu « a tourné en bien » ce mal commis par ses frères. Paul exprime un sentiment similaire dans cette lettre.
Dans le contexte social de Paul, l’esclavage était une pratique très courante. Selon certaines estimations, presque un tiers de la population de l’Empire romain a connu, une fois ou l’autre, l’esclavage. Certains étaient capturés pendant la guerre, d’autres étaient devenus esclaves suite à des dettes qu’ils ne pouvaient pas rembourser. L’apôtre Paul parle assez souvent de l’esclavage dans ses lettres, mais en termes généraux et parfois imagés (1 Cor 7.20-24 ; Éph 6.5-10 ; Col 3.22 ; 4.1). C’est uniquement dans cette lettre qu’il traite le cas particulier d’un individu.
En effet, dans cette lettre, Paul semble vouloir protéger Onésime, qui se trouve dans une situation très dangereuse. Dans le monde antique, les esclaves n’avaient pas de droits et étaient considérés comme la propriété de leur maître. Ceux qui fuyaient étaient recherchés et souvent capturés pour être renvoyés à leurs propriétaires. Ceux qui fournissaient des renseignements sur un esclave en fuite ou qui le retrouvaient étaient fortement récompensés. Comme déjà mentionné, le maître d’un esclave en fuite avait le droit de le punir comme il l’entendait, en le brutalisant ou même en le tuant.
De nos jours certains s’étonnent que Paul ne condamne pas catégoriquement cette pratique. Il semble se soumettre aux lois existantes en voulant renvoyer Onésime à son maître. Néanmoins les écrits de Paul montrent qu’il est conscient du fait que le christianisme effectue un changement radical dans les relations entre les êtres humains. Ainsi dans cette lettre à Philémon, Paul fait appel à cet homme riche et puissant, en lui demandant de ne pas réagir selon les lois de l’époque, mais de les dépasser. Non seulement il lui demande de recevoir l’esclave qui s’était enfui de chez lui, mais aussi il lui demande de l’accepter comme un frère en Christ. Ainsi Paul cherche à aider Philémon à incarner dans sa vie l’Évangile du pardon et de la réconciliation.
Structure et style
La lettre à Philémon a pour but de permettre à Paul de réconcilier l’esclave fugitif Onésime avec son maître Philémon. Pour atteindre son but, Paul compose une lettre réfléchie et bien structurée pour convaincre Philémon de recevoir son ancien esclave comme un frère en Christ. Puisque cette lettre a été écrite pour demander une faveur, elle est marquée par une certaine retenue et dotée d’un style fin et élégant. La Bible du Semeur note dans son introduction à cette lettre :
L’apôtre, qui savait être sévère dans certaines de ses lettres, se montre ici plein de tact, de délicatesse, de respect et d’humilité.
La lettre à Philémon est très brève et à premier abord, sa structure est assez simple. Comme toutes les lettres de Paul, il y a une introduction (1-3), le texte (4-21), et la conclusion (22-25). Mais beaucoup y voient quatre parties :
Paul salue Philémon (1-3)
Paul remercie Dieu pour Philémon et prie pour lui (4-7)
Paul demande à Philémon de recevoir Onésime (8-21)
Paul conclut la lettre en saluant et bénissant Philémon (22-25)
Mais en fait, la structure est assez complexe. Certains qualifient cette lettre de « chef d’œuvre » et Mulholland, parmi d’autres, y voit une structure chiastique :
CH1 A (1-3) Salutation du début
CH2 B (4-7) Philémon, ta foi et ton amour réconfortent le peuple de Dieu
CH3 C (8-14) Ceux qui aiment vraiment renoncent à leurs droits
CH4 D (15-17) Philémon, accueille ton esclave comme ton frère chrétien
CH3 C’ (18-19) Ceux qui aiment vraiment prennent en charge les dettes d’un frère
CH2 B’ (20-22) Réconforte moi, Philémon : Fais plus que ce que je te demande
CH1 A’ (23-25) Salutation finale
Ce procédé stylistique est très fréquent en hébreu et est souvent attesté dans les lettres de Paul. Ici les différents éléments (mots ou thèmes) correspondent les uns aux autres, et le message le plus important se trouve au milieu. Ainsi la salutation dans la première partie de la lettre (1-3) correspond à la salutation finale (23-25). La section composée de versets 4 à 7 correspond à celle du 20 au 22, car les deux parties insistent sur la nécessité de réconforter les cœurs par des actes de foi et d’amour. Les versets 8-14 trouvent leur écho dans les versets 18-19 : on y découvre que l’amour peut amener une personne à renoncer à ses droits ou à assumer la responsabilité d’un frère ou d’une sœur en prenant en charge sa dette. Enfin, les versets 15-17 se trouvent au cœur de la lettre et soulignent de façon unique l’appel à l’amour sans condition. Cette structure fait ressortir clairement le thème principal de la lettre : Paul demande à Philémon d’accueillir son ancien esclave Onésime comme un être humain et un frère bien aimé dans le Seigneur.
Quelle que soit la structure adoptée, il est clair que Paul utilise un langage fin et mesuré. Mais derrière ses phrases logiques, on perçoit l’émotion forte qu’il ressent face à cette situation, ainsi que l’amour profond qu’il a pour ces deux hommes. Les mots foi, amour, cœur (littéralement, « intestins » ou « intérieur ») soulignent la profondeur de ses sentiments.
Paul avait l’habitude de dicter ses lettres, mais on y trouve souvent des procédés stylistiques et littéraires assez remarquables. Dans sa lettre à Philémon, Paul utilise non seulement une structure chiastique, mais aussi des jeux de mots importants. Par exemple, le nom de l’esclave qui s’est enfui, Onésime, veut dire « utile », et ceci inspire chez Paul le jeu de mot suivant : cet esclave qui était « inutile » devient « utile », pour Paul ainsi que pour son maître. Il sera important pour le traducteur d’expliquer quelque part, soit dans l’introduction au livre, soit dans une note en bas de page, ce jeu de mots qui est très pertinent dans le message de Paul.
Titre du livre
Le titre de ce livre peut prendre différentes formes. Dans certains textes bibliques, il est simplement Philémon, un titre qui peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’un livre qui parle de Philémon, mais d’une « Lettre à Philémon » (Traduction œcuménique de la Bible, Parole de Vie). On pourra ainsi dire « Lettre de Paul à Philémon » (Bible en français courant) ou plus explicitement, « La lettre que Paul a écrite » ou « envoyée à Philémon ». Mais dans la majorité des Bibles, le nom Philémon suffit comme titre bref.
Derniers recommandations
Conscient du fait que dans le plan de Dieu, les chrétiens deviennent des membres de la même famille, l’apôtre Paul cherche dans cette lettre à veiller sur les relations entre les membres du corps du Christ. Onésime avait besoin d’une famille pour s’épanouir et pour mener sa vie chrétienne. Et Philémon devait grandir dans sa foi au point de pouvoir accueillir un esclave-pécheur comme un frère bien-aimé dans le Seigneur. Le texte n’en dit rien, mais selon la tradition de l’Église primitive, Philémon a libéré son esclave, Onésime, et celui-ci a fini par devenir un évêque, un leader responsable dans l’Église de Jésus-Christ.
Avant d’aborder la traduction, les traducteurs devraient lire ce livre dans plusieurs versions pour s’imprégner de son message et de son style. Ainsi ils pourront essayer d’imiter le langage très fin de Paul, qui se montre ici comme un homme doux, humble et diplomate.
Bibliographie
Allen, Jerry, Translator’s Notes on Philemon, Dallas : SIL, 1996.
Bratcher, R. et Nida, E., A Translators Handbook on Paul’s letters to the Colossians and to Philemon, New York: UBS, 1977.
Muholland, D., Loba-Mkole, J.-C et Kitoko-Nsiku, E., Philémon : la fraternité dans la famille de Dieu, Yaoundé: ADG Editions, 2009.
O’Brien, P. T., Colossians, Philemon, Word Biblical Commentary, Vol. 44, Waco: Word Books, 1982.
Soro Soungalo, « Philémon », in Commentaire biblique contemporain, Toknboh Adeyemo, éd., Marne la Vallée : Editons Farel, 2008, pp. 1601-1602.
Wright, N. T. The Epistle of Paul to the Colossians and to Philemon : An Introduction and Commentary. Tyndale New Testament Commentaries. Grand Rapids : Eerdmans, 1986.
Source: Aroga Bessong, Dieudonné. La lettre à Philémon – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2011.
