Qohéleth introduit ses remarques ici en exagérant : Dans ma vaine existence, j’ai tout vu. L’hébreu dit litt. « le tout j’ai vu dans les jours de ma futilité », où הַכֹּל hakôl, « le tout », est emphatique. C’est le seul endroit où הֶבֶל hèvèl est personnalisé. « mon הֶבֶל hèvèl ». Sa traduction dépendra de l’interprétation de ce terme clé dans le reste du livre. La Parole de Vie dit « Pendant ma courte vie », la Bible en français courant « Durant ma fugitive existence », et la La Bible du Semeur, « au cours de mon existence dérisoire ». La Nouvelle Bible Segond rejoint la Traduction œcuménique de la Bible en parlant de « mes jours futiles ». Encore une fois la traduction de ce mot affectera beaucoup le sens global du texte. Voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste.
Qohéleth présente en lignes parallèles deux situations à la fois choquantes et contradictoires :
un juste qui se perd par sa justice,
un méchant qui survit par sa malice.
Comme dans beaucoup de littérature de l’école de la sagesse, il y a opposition entre le juste et le méchant, la justice et le mal (malice). Mais loin de formuler des propos classiques à propos de ces oppositions, Qohéleth expose des situations inattendues et choquantes : « il y a un juste périssant dans sa justice et il y a un méchant prolongeant [sa vie] dans sa méchanceté ». La répétition des racines semblent souligner son indignation face à la situation.
Certaines versions parlent des personnes qui « agissent bien » ou « mal », mais lorsque les mots צַדִּיק çaddîq, juste, et רָשָׁע râšâʿ, méchant, paraissent dans cette sorte de littérature, ils ne renvoient pas seulement au comportement d’une personne. Une personne juste est quelqu’un qui croit en, respecte et suit Dieu.
Le participe « périssant » veut tout simplement dire que le juste meurt. Ainsi une personne juste peut mourir en faisant ce qui est juste. Le participe « prolongeant » indique que, contre toute attente, une méchante personne peut avoir une longue vie, même en faisant le mal ! Cette déclaration va contre la croyance traditionnelle des Juifs qui croyaient que le juste aurait une vie longue et prospère, tandis qu’un méchant devrait mourir jeune et pauvre. C’est l’une des situations contradictoires de la vie qui trouble Qohéleth.
par sa justice… par sa malice est litt. « dans sa justice… dans sa méchanceté ». Le sens est difficile à cerner. Plusieurs versions optent pour un sens comme « un homme juste meurt à cause de son bon comportement et un homme mauvais continue à vivre à cause de sa méchanceté ». Mais encore une fois, les termes clés צֶדֶק çèdèq, « justice », et רָעָה râʿâh, « malice », englobent non seulement des actes mais aussi une attitude et une façon de vivre.
Ces lignes garderont leur impact si le traducteur arrive à recréer, d’une manière ou d’une autre, les parallélismes équilibrés et répétitifs.
Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
