Commentaire sur la traduction de l'Ecclésiaste 1.13

Malgré le caractère narratif de ces propos, beaucoup d’expressions poétiques y figurent, ainsi que plusieurs liens au poème précédent.

J’ai eu à cœur de chercher et d’explorer est litt. « je donnerai mon cœur à chercher et à explorer… » Dans beaucoup de cultures, le cœur est le siège des émotions, ce qui est parfois le cas en hébreu. Mais très souvent dans la Bible, le cœur est plutôt vu comme le siège de la volonté et aussi de la réflexion. Ainsi cette expression souligne la détermination de Qohéleth : « Je me suis appliqué à… » (La Bible du Semeur, Bible en français courant), « j’ai décidé » (Nouvelle Bible Segond). On pourrait aussi dire « je me suis consacré à… »

chercher et explorer rendent deux verbes assez fréquents dans l’AT. Le premier דרשׁ drš, renvoie à l’acte physique de chercher, par exemple, lorsque Moïse cherche un bouc pour un sacrifice (Lév 10.16). Mais il a aussi un sens abstrait lorsque Moïse exhorte les Israélites à chercher le Seigneur Dieu de tout leur cœur (Deut 4.29). Ici il a ce sens plus large. Le deuxième verbe תור twr a aussi un sens primaire et secondaire, explorer (ou même, « espionner », voir Nomb 13.32), mais ici il parle d’une quête intellectuelle. La Bible en français courant dit « Je me suis appliqué à comprendre et à connaître… » Si la langue cible n’a pas deux verbes qui conviennent, un seul peut convenir, par exemple, « étudier attentivement ». La Parole de Vie est très explicite : « étudier attentivement… pour en comprendre le sens ».

par la sagesse évoque la manière dont Qohéleth a procédé dans ses recherches. Voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste : Autres termes clé. Qohéleth travaille méthodiquement, presque comme un scientifique de nos jours. Il examine les choses l’une après l’autre. Il essaie d’en tirer des conclusions valables. Certains commentaires insistent sur le caractère humain de cette sagesse, mais comme Romerowski le note (123), toute sagesse provient de Dieu. La Bible en français courant spécifie « ma sagesse » mais cette traduction n’est pas certaine. Il existait une école de sagesse et il y avait sûrement des principes communs pour faire des recherches. En hébreu le mot חָכְמָה ḥokmâh est précédé de l’article défini, litt. « la sagesse ».

La traduction de ce syntagme prépositionnel peut poser problème. En hébreu la préposition בְּ be peut signifier « dans », « par », « à travers », etc. Dans certaines langues on pourrait dire, « j’ai décidé d’appliquer (les principes de) la sagesse pour chercher à comprendre… » La Parole de Vie omet le mot sagesse et opte pour d’autres expressions, mais il s’agit d’un terme clé du livre. Il est donc vivement recommandé de garder ce terme et de l’utiliser chaque fois que Qohéleth y fait référence.

tout ce qui se fait sous le ciel : Qohéleth veut étudier tout ce qui se passe ou litt. « a été fait » dans le monde. Malgré l’aspect perfectif, la majorité des versions gardent un présent habituel ici : qui se fait.

sous le ciel est une variante de l’expression sous le soleil. Certaines versions essayent d’harmoniser : « sous le soleil » (La Bible du Semeur), et d’autres essayent de la rendre d’une manière plus dynamique (« tout ce qui se passe dans le monde »). Mais si possible, les traducteurs devraient essayer de maintenir le langage figuré choisi par Qohéleth.

C’est une occupation de malheur que Dieu a donnée aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent : cette phrase offre une première conclusion de Qohéleth qui est d’ailleurs, assez négative. Il parle de ses recherches comme une affliction pénible (עִנְיָן ʿinyân) que Dieu impose aux hommes. Dans d’autres contextes la racine עני ʿnh renvoie à l’oppression même (Gen 15.3). Certaines versions tendent à diminuer le côté négatif en disant par exemple, « C’est un travail pénible que Dieu donne aux humains » (Parole de Vie). Mais l’adjectif, רַע raʿ « mal », « malheureux », qui apparaît ici pour la première fois, est très évocateur. La traduction de la Nouvelle Bible Segond « funeste » est peut-être trop forte. Par contre, occupation de malheur semble bien exprimer la force de l’expression.

C’est la première fois que Dieu figure dans ce livre. Il s’agit du nom générique אֱלֹהִים ʾèlôhîm, « elohim ». En effet, ce verset pose des problèmes pour les exégètes, car la première fois où Dieu est mentionné, il est décrit d’une manière négative. Les traducteurs ne devraient pas chercher à atténuer ce que le texte dit, malgré la gêne que ce verset peut causer. Voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste : le rôle de Dieu dans Qohéleth.

fils d’Adam est une nouvelle expression dans le livre, mais très fréquente dans l’AT. Elle rappelle la mention de אָדָם ʾâdâm, Adam, dans la question thématique posée en Ecc 1.3. L’expression, au pluriel en hébreu (aux fils d’Adam), renvoie à l’humanité en général et devrait être rendue par un mot qui désigne l’ensemble des êtres humains. Comme en Ecc 1.3, on perçoit les liens intertextuels importants avec le récit de la création en Genèse. Il faudrait noter que beaucoup de langues, surtout en Afrique, ont une expressions similaire « fils d’homme » qui pourrait être utilisée ici.

pour qu’ils s’y appliquent : comme mentionné ci-dessus, ce verbe a une connotation négative qui ne ressort pas de la traduction de la Traduction œcuménique de la Bible. On pourrait dire, par exemple, « C’est là une préoccupation pénible que Dieu impose aux humains ! » (Bible en français courant). Voir aussi Nouvelle Bible Segond.

Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.

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