Qohéleth poursuit avec une longue série de proverbes entamée en Ecc 9.1. Ces proverbes sont très divers, s’inspirant parfois de la nature (pluie, eau, vent, nuage, terre, arbre, semence), et parfois de la société (rois, riches, sages, insensés, etc.). Dans cette petite section, Qohéleth parle de ce qu’on peut connaître et ne pas connaître dans cette vie. Certaines choses sont prévisibles et sûres (Ecc 11.3, Ecc 11.11, Ecc 11.4), tandis que d’autres sont imprévisibles ou incompréhensibles (Ecc 11.2, Ecc 11.5, Ecc 11.6). Un autre thème abordé est de « savoir prendre des risques », le sous-titre de la Traduction œcuménique de la Bible et de la Bible en français courant. D’ailleurs ce thème forme une inclusion autour de cette section (Ecc 11.1, Ecc 11.6).
Comme c’est souvent le cas, il est difficile de voir des liens logiques entre les versets, mais l’inclusion démontre qu’il s’agit bel et bien d’une unité. Ecc 11.1 sont liés par les formes impératives. Ecc 11.3 sont liés par une inclusion basée sur le mot nuages. Le message du Ecc 11.6 est similaire au Ecc 11.1, et ferme ainsi l’inclusion. Ce dernier verset se termine par le mot טוֹב ṭôv, bon, qui débute la prochaine section (Ecc 11.7).
Comme le verset précédent (Ecc 10.20), ce dicton commence par un impératif suivi d’une conséquence, litt. « Jette ton pain sur le visage de l’eau car (כִּי kî) dans l’abondance des jours tu le retrouveras ». Il est fort possible que ce dicton soit une expression idiomatique bien connue, mais son sens réel ne fait pas l’unanimité parmi les biblistes. Certains pensent que le pain représente un investissement commercial qu’on fait, sans savoir si cela va rapporter oui ou non. Ceci ressemble au semeur qui jette sa semence tout en espérant qu’au moins une partie s’élèvera (Ecc 11.6). Alors le sens serait que, dans la vie, il faut prendre des risques, comme dit le proverbe en anglais : « Nothing ventured, nothing gained », « Qui ne risque rien n’a rien ». Certaines versions en langage courant préfèrent remplacer le langage figuré par un langage plus simple, par exemple, « N’hésite pas à prendre des risques… »
Néanmoins il existe un proverbe arabe similaire qui montre l’importance de la générosité et la récompense qui y est attachée. Les propos de certains commentateurs juifs du Moyen Âge vont dans le même sens, y voyant plutôt des actes de bienfaisance. Ainsi, le pain représenterait les actes de charité qu’on offre aux pauvres ; des actes qui pourront éventuellement « revenir » pour bénir ceux qui les ont réalisés.
Car à la longue tu le retrouveras : la conjonction כִּי kî introduit la justification de cette première action. Ainsi la traduction car convient. Mais dans plusieurs langues, on pourrait l’omettre et comprendre qu’il s’agit d’une conséquence. L’hébreu dit « dans l’abondance de jours », ce qui implique que le résultat ne viendra pas tout de suite. Certaines versions disent « avec le temps », « un jour ». Certaines langues utiliseront peut-être un idéophone qui exprime l’idée de « forcément » ou « sûrement » la récompense sera reçue.
tu le retrouveras parle du pain, que ce soit un investissement financier ou probablement plutôt des actes de charités, la personne qui « offre gratuitement » ou « prend des risques » finira par recevoir sa récompense. La Parole de Vie dit « N’hésite pas à prendre des risques, à la fin, tu pourras obtenir de bons résultats ». Dans certaines langues, on pourrait transformer l’impératif en conditionnel : « Si tu jettes…, tu le retrouveras ».
Certaines langues ont des proverbes qui semblent avoir le même sens. Par exemple, en lopka, langue du Bénin, un diction dit qu’« il faut donner au trou avant que le trou ne te donne ». Ces exemples de la Bible en français courant et de la Parole de Vie nous poussent à nous demander quelle traduction il faut. Est-ce une traduction qui suit l’hébreu ? Une traduction assez facile à comprendre ? Ou une traduction qui représente une substitution culturelle ? La réponse à ces questions dépendra du skopos du projet et des besoins de la communauté cible. Mais lorsqu’une traduction assez proche de l’hébreu est bien compréhensible dans la langue cible, il serait intéressant de la garder car elle suscitera beaucoup de discussions et d’impact.
Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
