Qohéleth est très ému et continue à exprimer son désarroi d’une manière très forte. Il évoque un exemple, litt. « en effet, il y a un homme… » Il est difficile de savoir s’il s’agit d’un homme hypothétique ou si Qohéleth est réellement en train de parler de lui-même. Cet homme travaille ardemment (avec sagesse, science et succès) puis perd tout à sa mort. Certainement on y voit Qohéleth, sauf qu’il n’est pas mort. Néanmoins, plusieurs versions présentent cette phrase comme un exemple pour la discussion : En effet, voici un homme qui… (Traduction œcuménique de la Bible), « Quelqu’un travaille avec sagesse… » (Parole de Vie). La La Bible du Semeur présente un cas à considérer en utilisant un pronom neutre : « On accomplit son labeur… »
La frustration de Qohéleth se voit à travers le style ici. L’auteur entasse les mots : cet homme a tout fait avec sagesse, science et succès. La répétition deux fois du mot אָדָם ʾâdâm fait écho au livre de la Genèse et souligne la fragilité de l’homme. La répétition de la racine עָמָל ʿml, « peiner », ajoute au sentiment de désarroi. Qohéleth décrie le comble de l’injustice : un homme travaille et un autre en profite ! Lorsqu’enfin, il déclare que tout ceci est הֶבֶל hèvèl, il qualifie la situation non seulement de mal, mais de grand mal ! Ici le mot n’est pas l’adjectif רַע râʿ (Ecc 1.13 ; Ecc 2.11), mais le nom רָעָה râʿâh.
Le verset commence par la conjonction כִּי kî, qui exprime une emphase. Ainsi elle peut être rendue par une expression comme En effet (Traduction œcuménique de la Bible, La Bible du Semeur). D’autres versions omettent ce mot de transition. Les traducteurs devraient décider si sa présence est nécessaire pour communiquer la force de ces propos.
…un homme qui a fait son travail avec sagesse, science et succès : cette personne, même si elle sert d’exemple, correspond bien à Qohéleth qui a travaillé dur (עָמָל ʿml), respectant les principes de sagesse. Ce propos est très fort, car Qohéleth répète la même structure, à partir de la préposition בְּ be, litt. « dans la sagesse et dans la connaissance et dans la compétence ». Pour sagesse et science, voir Introduction au commentaire de traduction de l’Ecclésiaste et Ecc 1.12, Ecc 1.16. Le dernier mot כִּשְׁרוֹן kišrôn, peut avoir le sens de « compétence » ou succès. Bien que la majorité des versions en français optent pour succès, l’autre interprétation convient mieux au contexte. On pourrait parler d’« habilité » (anglais : skill). Ceci semble, en effet, la capacité d’appliquer la sagesse et la connaissance à des problèmes précis.
Après que cette personne a bien travaillé (et sous-entendu gagné quelque chose), c’est à un homme qui n’y a pas travaillé qu’il donnera sa part. C’est la cause du désespoir de Qohéleth. Notons l’occurrence de plusieurs termes clés : אָדָם ʾâdâm, עָמָל ʿâmâl, et חֵלֶק ḥélèq, part ou « héritage ». Pour ce dernier, voir Ecc 2.10.
Cela aussi est vanité et grand mal : les traducteurs devraient chercher une expression assez forte pour grand mal. La Bible en français courant parle d’une « grande injustice ». La même expression reviendra en Ecc 8.6.
Source: Zogbo, Lynell. L’Ecclésiaste – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
