Commentaire sur la traduction de Jonas 4.2

Certains voient dans ce verset le verset clé du tout le livre de Jonas. Il explique clairement deux choses : l’une, la raison du comportement de Jonas au début du livre et, de deux, le vrai caractère de Dieu.

C’est la seconde fois que Jonas adresse une prière au Seigneur. On remarquera que le narrateur semble avoir placé exprès ces deux prières d’une manière parallèle, juste après un récit narratif. Voir Jonas 2.2. Mais la prière ici est très différente de celle en Jonas 2.3. Là, Jonas, en détresse, appelle au secours. Ici, par contre, il essaie de justifier sa conduite, s’exprimant avec amertume et frustration. Il en veut à ce Dieu compatissant, capable de revenir sur ses décisions. Jonas ne veut surtout pas que son message de condamnation soit désavoué.

Il pria le SEIGNEUR et dit : le verbe est le même qu’en Jonas 2.2 lorsque Jonas prie au Seigneur du ventre du poisson. La racine פלל pll est un verbe fort qui peut aussi avoir le sens d’« intercéder pour quelqu’un ». Ainsi Moïse prie ou intercède pour le peuple (Gen 48.11) et aussi pour son frère Aaron (Deut 9.20). Mais dans cette « prière » de Jonas, il semble s’agir plutôt d’un échange franc et ouvert entre lui et Dieu. Jonas a l’audace même de se plaindre à Dieu.

Ah ! SEIGNEUR, n’est-ce pas précisément ce que je me disais quand je vivais sur mon terroir ? Le début de la prière se présente sous forme d’une question rhétorique. Dans certaines langues, cette question sera mieux rendue comme une affirmation. Voir, par exemple, la Bible en français courant, « Ah, Seigneur, voilà bien ce que je craignais… »

Ah ! SEIGNEUR rend un vocatif. L’interjection en hébreu אָנָּא ʾânnâʾ est une expression de politesse : « je t’en supplie » ou « s’il te plaît ». On pourrait aussi dire « Pardon, Seigneur ». Pour SEIGNEUR, voir l’Introduction et Jonas 1.1. Dans certaines langues, on sera obligé de dire « notre Seigneur ».

n’est-ce pas précisément ce que je me disais quand je vivais sur mon terroir ? est littéralement « n’était-pas cela ma parole jusqu’à j’étais dans mon pays ? » À travers cette question rhétorique Jonas exprime son mécontentement. Certains préfèrent garder le nom דָּבָר dâvâr : « ce n’était pas cela ma parole/mon affaire ? », c’est-à-dire « mon problème ». Mais d’autres utilisent un verbe rendant דבר dbr comme « penser » ou « craindre » : « n’est-ce pas ce que je pensais/craignais ? », ce qui sera bien naturel dans beaucoup de langues.

quand je vivais sur mon terroir ? est « depuis que j’étais dans mon pays ». Le mot rendu par terroir n’est pas le mot typique pour « pays », אֶרֶץ ʾèrèç, mais un autre mot אֲדָמָה ʾadâmâh, « terre ». Une possibilité sera de dire « avant que je ne parte de chez moi » ou « lorsque j’étais encore dans mon pays ? »

Voilà pourquoi je m’étais empressé de fuir à Tarsis. : l’hébreu commence par une conjonction forte עַל־כֵּן ʿal kén, qui veut dire « donc », ou dans ce contexte, « C’est pourquoi ». Il y a deux verbes ici, le premier qui pourrait être rendu par « anticiper » et le deuxième, par fuir. Il faudrait bien exprimer le sens du premier verbe. La La Bible du Semeur dit, par exemple, « Et c’est pour prévenir cela que je me suis enfui à Tarsis ». On pourrait aussi dire, « c’est ce que je voulais éviter en fuyant », « C’est ce que je voulais prévenir en fuyant à Tarsis ». Pour fuir, voir Jonas 1.2. Pour Tarsis, voir Jonas 1.3.

Je savais bien que tu es un Dieu bon et miséricordieux, lent à la colère et plein de bienveillance, et qui revient sur sa décision de faire du mal. : la conjonction hébraïque כִּי kî, « car », introduit une autre raison pour la fuite de Jonas. Il connaît le caractère de Dieu et il savait ce que le Seigneur allait faire plus tard. Selon son raisonnement, si Dieu exerce sa compassion et décide de ne pas détruire Ninive, ses efforts (en voyageant, en confrontant un peuple dangereux) seront en vain. Bien que la Traduction œcuménique de la Bible omette la conjonction, la Nouvelle Bible Segond la rend par « Car ». La Bible de Jérusalem dit, « je savais en effet que tu es un Dieu de pitié… »

je savais : en hébreu le verbe est un perfectif, ce qui donnera dans la majorité des langues, un passé. Il renvoie au moment avant la fuite de Jonas, avant même qu’il n’entre dans le bateau pour Tarsis. Plusieurs voient un lien entre l’utilisation du même verbe qui décrit les marins en Jonas 1.10 (« ils savent que Jonas fuit… », Parole de Vie), et le « qui sait » formulé par le roi de Ninive (Jonas 3.9). Contrairement au roi, Jonas n’avait pas besoin de se demander si Dieu était capable de revenir sur sa décision et d’épargner Ninive. Il savait que la bienveillance de Dieu s’adressait aussi bien aux Ninivites qu’aux Juifs, et que, par conséquent, Dieu pourrait ne pas exécuter la menace dont il avait chargé le prophète (Jonas 3.4). C’est parce que Jonas avait du mal à accepter cette générosité divine qu’il s’était montré, dès le début, si peu enthousiaste à l’idée d’aller prononcer ce message à Ninive.

que tu es un Dieu qui fais grâce : cette proposition commence une liste de mots qui caractérise le Seigneur. tu renvoie à Dieu. Dans certaines langues, on peut citer ces caractéristiques sous formes d’adjectifs, mais dans d’autres, il va falloir composer des phrases : « tu es gracieux et compatissant, tu es lent à la colère, tu es riche en bienveillance… » Notez que dans certaines langues, on s’adresse à Dieu avec un pronom de respect, « vous ». C’est aux traducteurs de choisir la forme du pronom qui convient.

un Dieu qui fais grâce est littéralement « Dieu de grâce » où la forme de Dieu, אֵל él, est abrégé. Le mot חַנּוּן ḥannoûn « grâce » parle de la miséricorde et figure souvent, comme ici, avec la racine רַחם rḥm, « compassion », « être compatissant ».

et qui es compatissant : l’adjectif hébreu, lié aux expressions pour les intestins (ou les tripes) provient de la racine la plus fréquente dans l’AT pour « compassion » ou « miséricorde ». Dans beaucoup de langues, on parlera de « pitié ». Les traducteurs devraient profiter d’expressions idiomatiques dans leurs langues. Certains diront « la pitié le frappe », c’est-à-dire, « il est compatissant ».

lent à la colère est littéralement « long de colère », ce qui veut dire que le Seigneur ne se fâche pas vite, ne se met pas facilement en colère. Ce trait de caractère peut être exprimé en termes positifs ou négatif (« tu es patient », « tu ne te fâches pas vite »). Il est bon de trouver une expression idiomatique dans la langue cible proche de l’expression ici.

Les mots et plein de bienveillance viennent vers la fin de la liste de traits de caractère divins et constituent peut-être le point culminant de celle-ci. Le terme clé חֶסֶד ḥèsèd, bienveillance, englobe l’« immense bonté » de Dieu (Bible en français courant), son amour, et sa fidélité. Très souvent le mot est lié à la loyauté de Dieu, à ses promesses au peuple d’Israël dans le contexte de l’alliance. Mais ici il s’agit de son amour et sa compassion pour tous les êtres humains–même les gens cruels de Ninive. L’expression « l’abondance de son חֶסֶד ḥèsèd » est assez rare. La Nouvelle Bible Segond dit de Dieu qu’il est « grand par la fidélité ». On pourrait aussi s’inspirer de la Bible de Jérusalem (« riche en grâce ») et de la Parole de Vie (« plein d’amour »).

qui regrette le mal : ici le verbe נחם nḥm a le sens de « renoncer », « changer d’avis ». Voir Jonas 3.10. Il faut éviter des traductions comme la Bible de Jérusalem qui dit « te repentant du mal » qui pourrait donner l’impression que Dieu a lui-même commis le mal ou a fait une erreur. On pourrait dire qu’il est « toujours prêt à changer d’avis et revenir sur ses menaces ». Le mot mal forme une inclusio ici, commençant en Jonas 4.1 et terminant en Jonas 4.2.

Ce passage rappelle d’autres passages bibliques (Ex 34.6 ; Ps 86.15 ; 145.8) où une certaine « confession de foi » est déclarée. Celle-ci aurait été familière aux lecteurs du livre. Mais on y discerne pas mal d’ironie, car lorsque Jonas cite cette formule, il ne semble pas le faire pour exprimer sa reconnaissance ou sa louange, mais plutôt pour se plaindre. Il y a presque du dédain à l’encontre d’un Dieu trop clément. Pour Jonas, Dieu n’a pas « confirmé » les mots de sa prophétie en détruisant Ninive comme il le lui avait fait annoncer.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.