Commentaire sur la traduction de Jonas 2.3

2.3-10

Ce qui sort de la bouche de Jonas constitue un poème, psaume ou chant où des parties de plusieurs psaumes sont cités. Tandis que ces psaumes parlent d’une manière métaphorique d’une situation dangereuse, Jonas semble utiliser ces images littéralement ici, les appliquant à sa situation dans le ventre du poisson au sein de la mer.

Il y a un problème au niveau de l’interprétation des vers, car certains verbes sont au perfectif conformément aux formes dans les psaumes. Ceci pourrait suggérer que Dieu a déjà entendu la prière de Jonas. Mais dans le contexte de ce récit, ce chant est placé dans la bouche de Jonas pendant qu’il est en danger dans le ventre du poisson. Voir ci-dessous.

Ce poème démontre de nombreuses caractéristiques de la poésie hébraïque, y compris beaucoup de langage figuré et des parallélismes. On note aussi le phénomène d’énallage, le changement de personne, qui se manifeste à plusieurs reprises. En effet, le poème commence par une sorte de constat où Jonas raconte ce qui lui est arrivé, et où Dieu figure à la troisième personne (Jonas 2.3a Nouvelle Bible Segond) :
De ma détresse, j’ai invoqué le SEIGNEUR,
et il m’a répondu.

Toute de suite après et en parallèle, Jonas s’adresse directement au Seigneur à la deuxième personne :
du sein du séjour des morts j’ai appelé au secours,
et tu m’as entendu.

Notons qu’une fois que le tu es adopté en Jonas 2.3d, cette référence continue à travers le poème jusqu’à Jonas 2.10d. Si un tel changement de personne est quelque chose d’inhabituel dans la langue cible, il est possible d’harmoniser à la 2e pers., comme dans la Bible en français courant et la Parole de Vie. Il est intéressant à noter que ce cas d’énallage signale la fin de l’unité littéraire, c’est à dire une déclaration très forte (ou louange) où Dieu figure à la troisième personne :
Pour moi, au chant d’actions de grâce,
je veux t’offrir des sacrifices,
et accomplir les vœux que je fais.
Au SEIGNEUR appartient le salut !

En effet, on peut voir que l’énallage marque le début et la fin du poème.

Il y a encore un cas d’énallage dans ce poème en Jonas 2.8 qui présente une autre fonction de ce procédé stylistique, notamment l’emphase. Comme en Jonas 2.3, Yahweh est d’abord mentionné à la troisième personne (« je suis souvenu du SEIGNEUR ») et puis Jonas l’adresse en utilisant la deuxième personne (« Ma prière est parvenue jusqu’à toi, jusqu’à ton temple sacré », Nouvelle Bible Segond). En effet, ce verset semble une sorte de point culminant dans le poème.

Plusieurs versions maintiennent l’unité du poème, en n’indiquant aucune division en strophe (Nouvelle Bible Segond). Mais certains (Arnold : 110,112) proposent au moins deux parties : « une longue action de grâce » (Jonas 2.3) suivie d’un « bref engagement » (Jonas 2.9). Jonas 2.3 constituerait alors une sorte de chiasme :
CH1 Jonas crie à l’Éternel qui l’écoute A v. Jonas 2.3
CH2 Jonas est sauvé de la noyade B v. Jonas 2.4-5
CH2 Jonas est sauvé de la noyade B’ v. Jonas 2.6-7
CH1 Jonas crie à l’Éternel qui se souvient de lui A’ v. Jonas 2.8

La Traduction œcuménique de la Bible propose beaucoup plus de divisions, insérant des lignes vides avant Jonas 2.3, Jonas 2.4, Jonas 2.5 et Jonas 2.6. Les traducteurs devraient lire le poème à haute voix et voir où il conviendrait de couper la prière en strophes dans leur langue.

Les traducteurs devraient prendre soin de respecter le genre littéraire et de rendre ces lignes d’une manière poétique, c’est-à-dire, comme les chants dans leur langue. Voir aussi, Intro, Style. Ce genre de structure chiastique est typique dans certains poèmes en hébreu. Ceci permet de voir que le poème est en fait unifié.

Dans ces premières lignes des propos de Jonas, il y a déjà des problèmes de traduction car, comme signalé ci-dessus, il y a un important cas d’énallage (changement de personne) entre les deux paires de lignes. Jonas commence par une déclaration décrivant une expérience qu’il a vécue ou est en train de vivre auprès de Dieu (3e personne du singulier), puis il s’adresse directement à lui (2e personne du singulier). En lisant ce verset, on sent tout de suite une progression vers l’intimité. Mais certaines versions harmonisent ces références, comme la Nouvelle Français courant :
Quand j’étais dans la détresse
j’ai crié vers toi, Seigneur,
et tu m’as répondu ;
du gouffre de la mort
j’ai appelé au secours
et tu m’as entendu.

Voir la discussion en Jonas 2.3.

Les traducteurs rencontrent aussi pour la première fois dans ce livre des lignes poétiques qui montrent non seulement structure chiastique où un groupe verbal est d’abord suivi d’un groupe circonstanciel, et ensuite l’ordre des mots est inversé :
CH1 j’ai crié
CH2 de (מִן min) la détresse à moi à Yahweh…
CH2 (מִן min) du ventre de Shéol…
CH1 j’ai crié-au-secours…

Notons aussi le parallélisme :
et il m’a répondu…
tu as entendu ma voix

Ces vers démontre une autre caractéristique de la poésie hébraique, notamment une progression de ligne en ligne. Ainsi le verbe « crier au secours » (2.c) est plus fort que le verbe « crier » (2.a), et « entendu ma voix » plus personnelle que « m’a répondu ».

Ce verset semble étroitement lié au Ps 120.1. Mais surtout en Ps 18.7, ce dernier situe l’interlocuteur non dans un endroit de danger, mais au temple :
Dans ma détresse, j’ai appelé le SEIGNEUR
et j’ai crié vers mon Dieu.
De son temple, il a entendu ma voix…

Cette allusion figurera plus tard dans le poème de Jonas (Jonas 2.5). On pourrait se demander : quel texte a inspiré l’autre ? Puisque le livre de Jonas semble plus tardif, ce serait certainement le Psaume qui a inspiré le texte de Jonas ici et en Jonas 2.5. Voir aussi 130.1, le psalmiste dit Que le SEIGNEUR te réponde au jour de la détresse. La Bible en français courant opte pour une proposition temporelle « Quand j’étais dans la détresse », qui est moins poétique que l’hébreu, mais qui rend le sens.

j’implore le SEIGNEUR : il s’agit du verbe « appeler », très fréquent dans ce livre : Jonas 1.2, Jonas 1.6, Jonas 1.14 ; Jonas 2.3 ; Jonas 3.2, Jonas 3.4, Jonas 3.5, Jonas 3.8. Ici Il est utilisé au sens de « prier » ou « s’adresser à ». Au perfectif en hébreu, certaines versions la rendent par une passé (Nouvelle Bible Segond : « j’ai invoqué » ; La Bible du Semeur : « j’ai crié »), et d’autres par un présent : « Alors je crie… » (Parole de Vie).

Pour SEIGNEUR, voir l’Introduction, Noms de Dieu.

il me répond : il s’agit d’une conséquence de cet appel. Bien que la Traduction œcuménique de la Bible introduit cette proposition par un deux points (:), la conjonction וְ we, sera bien rendue par « et » (Nouvelle Bible Segond, La Bible du Semeur, Bible en français courant, Parole de Vie). En effet il y a une relation de « cause à effet » assez importante ici. Encore une fois, on pose la question : est-ce que Jonas rend grâce à Dieu pour une délivrance déjà acquise ou est-ce qu’il anticipe une délivrance future ? La Traduction œcuménique de la Bible évite cette difficulté en traduisant tout le verset au présent (j’implore… il me répond… j’appelle… tu entends). La réponse de Dieu ne se limite pas à des mots, mais implique une intervention concrète de sa part. En effet, Dieu ne répond pas simplement à Jonas, il agit. Dans certaines langues, on pourrait dire « tu es venu à mon aide ».

du ventre de la Mort, j’appelle au secours : tu entends ma voix : en parallèle à « de/dans ma détresse », Jonas se décrit comme étant dans le ventre de la Mort. Ainsi dans ce parallélisme, il y a une progression typique d’une expression moins figurée « détresse » à une expression poétique intense, « ventre du Shéol ».

du ventre de la Mort, litt. « ventre du Shéol », est une façon figurée de parler de l’endroit où les morts séjournent. Dans la pensée hébraïque, le Shéol est un endroit souterrain où les défunts sont rassemblés. Dans les Psaumes et dans le livre de Job, le Shéol est souvent décrit comme un lieu obscur, où ne se déroule aucune activité significative. Dans l’AT, ce terme n’a pas la même connotation que le mot « enfer ». Il ne s’agit pas d’un lieu de punition mais d’un endroit où les ancêtres se trouvent. Beaucoup de langues ont des croyances assez proches de celles des Juifs et auront une expression qui conviendra bien ici. Certains parleront du « monde », du « village », ou de l’« habitation des morts ». La Traduction œcuménique de la Bible met une lettre sur le mot « mort », ce qui ne semble pas justifié.

Ailleurs le mot בֶּטֶן bèṭèn, ventre désigne le ventre physique, par exemple, d’un être humain Jug 3.21 lorsque Éhoud enfonce le couteau dans le ventre du roi moabite. Ici le mot désigne un endroit profond dans le séjour des morts. Il s’agit du « fond du séjour des morts ». La Bible en français courant dit « gouffre de la mort ». Ailleurs dans l’AT, on parle aussi des « mains de la mort » (Ps 49.16) ou de son « gosier » (Prov 1.12 ; Hab 2.5), mais ces expressions n’expriment pas l’idée de profondeur. Il y a certainement de l’ironie ici : Jonas, qui se trouve littéralement dans le ventre du poisson, dit qu’il est dans le ventre du Shéol !

j’appelle au secours : il ne s’agit pas du même mot « appeler » qui figure si fréquemment dans ce livre, mais du verbe שׁוע šwʿ « appeler à l’aide » qui figure en Ps 18.7 cité ci-dessus : « …j’ai crié vers mon Dieu. De son temple, il a entendu ma voix. » Le verbe semble plus spécifique et peut-être plus intense que le verbe « appeler ».

tu entends ma voix est parallèle à tu me réponds mais plus spécifique. Si possible, il faudrait trouver deux expressions différentes, mais si ce n’est pas possible, la même expression pourra être utilisée deux fois ici.

Il est à noter que dans plusieurs passages de l’AT, le monde des morts est totalement coupé du contact avec Dieu. Il ne semble y avoir possibilité de prier depuis ce lieu. Voir És 38.18 ; Ps 88.6,11-13. Mais d’autres textes ne sont pas si catégoriques (1 Sam 2.6 ; Ps 139.8 avec ses thèmes de « gouffres », « profondeurs » et « morts », et au Ps 69 qui évoque aussi les eaux, les flots et courants qui submergent une personne face à une mort imminente.

Ce verset ne présente pas une suite chronologique à ce qui précède, car Jonas se trouve certainement dans le gouffre au cœur des mers (Jonas 2.4) avant de lancer son appel au Seigneur (Jonas 2.3). Mais ce manque d’ordre chronologique est typique de la poésie hébraïque, où les émotions priment sur le récit des événements. (Voir à cet effet les deux grands chants de Moïse, Ex 15, et de Débora, Jug 5). Pour minimiser ces problèmes, on pourrait utiliser des verbes à un temps passé antérieur, ce qui sera, en français, le plus-que-parfait : « tu m’avais jeté dans le gouffre… »

Tu m’as jeté dans le gouffre au cœur des mers : Jonas continue à s’adresser directement au Seigneur. Cette partie du chant semble avoir un rapport direct avec le récit précédent (Jonas 1.1). Mais ce qui change, c’est que Jonas affirme que c’est Dieu (tu), et non les marins païens, qui le jettent dans la mer. Ainsi Jonas tient le Seigneur, et non ces hommes, comme responsable de sa situation.

jeter : le verbe n’est pas le même qu’en Jonas 1.5 et Jonas 1.15, mais semble avoir le même sens. Ceci pousse à croire que ce vers vient d’une source autre que le récit.

dans le gouffre au cœur des mers : le mot hébreu מְצוֹלָה meçôlâh rendu par gouffre décrit un bas-fond ou un endroit très profond. Il se trouve très souvent en poésie hébraïque, par exemple, en Ps 68.23 ; 88.7 et Mich 7.19. Certaines versions parlent de « profondeurs » (Nouvelle Bible Segond, Bible de Jérusalem). La Parole de Vie est beaucoup moins poétique avec « un trou profond ».

cœur : le mot désigne l’organe physique, mais ici a un sens figuratif. Tout comme, au verset précédent, le Shéol a un ventre, ici la mer a un cœur. Comparez Ex 15.8 et Ps 46.3. On a parfois compris l’expression « cœur des mers » comme désignant la « haute mer », c’est-à-dire un endroit éloigné des côtes, mais les autres emplois dans l’AT suggèrent que le poète pense plutôt à un endroit profond de la mer.

les mers : ailleurs dans l’AT ce mot est au singulier. Ici le pluriel intensifie le sens du mot, soulignant le danger. Les traducteurs pourront utiliser la forme qui convient dans leur langue. Les expressions gouffre et cœur peuvent être combinées, par exemple, en disant, « tu m’as jeté dans les endroits les plus profonds de la mer » ou « dans le trou le plus profond de la mer ».

où le courant m’encercle : lorsque le poète se décrit comme encerclé par les flots de la mer, il se voit tout proche de la mort. Le mot hébreu נָהָר nâhâr a aussi le sens de « fleuve », mais pour garder la continuité de l’image, il vaut mieux utiliser un mot plus général ici. La Bible en français courant parle des « flots », la Nouvelle Bible Segond de « courants », et la Parole de Vie dit tout simplement « l’eau m’entoure ». Ici le verbe encercler a une connotation négative.

toutes tes vagues et tes lames déferlent sur moi : en progressant, les vers semblent s’intensifier. Des thèmes similaires sont évoqués en Ps 69.2-3 ; 88 et Lam 3.54. Le texte est très proche du Ps 42.8b (« tes vagues, tes flots »). Le possessif tes vagues et tes lames semble indiquer que Dieu poursuit Jonas en utilisant des éléments de la nature. Tout comme les vents et le poisson, la mer est sous le contrôle de Dieu. En effet, les Écritures révèlent que c’est Dieu qui a imposé des limites à l’océan (Jér 5.22 ; Ps 104.9), avec des propos similaires, l’ordre normal est respecté.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.