Commentaire sur la traduction de Jonas 1.6

La phrase commence par un וְ we qui peut être interprété comme « puis » ici. L’introduction d’un nouveau personnage, le capitaine du bateau, indique un nouveau paragraphe. Si nécessaire, on pourrait dire « Alors… »

Le chef d’équipage : en hébreu il s’agit du « chef des matelots » ou « des marins ». Le mot רַב rav rendu par chef est rare et homonyme du mot « nombreux » qui figure à la fin du livre (Jonas 4.2, Jonas 4.11). Cette expression n’est attestée nulle part ailleurs dans l’AT, mais le mot traduit par équipage se retrouve quatre fois en Ézék 27.8,27,28,29. Il n’est pas le même traduit par marin en Jonas 1.5, mais si la langue cible n’a qu’un seul mot, ce mot pourrait servir aussi ici.

s’approcha de lui : le capitaine du bateau cherche Jonas. Il se peut qu’il y ait un contraste voulu entre l’endroit reculé, le fond du bateau, et le verbe s’approcher. Le verbe a certainement son sens primaire, qui parle d’un approche physique, mais on pourrait peut-être y voir un parallèle avec Dieu qui s’est approché de Jonas.

et lui dit : ces mots ne devraient pas poser de problème particulier pour le traducteur.

He ! quoi ! tu dors ! est litt. en hébreu « Quoi à toi dormant ? » Cela veut dire « Qu’as-tu donc à dormir ? » Il ne s’agit pas d’une question simple, mais d’un reproche. Quelques traducteurs interprètent le participe « dormant » comme un vocatif : « Que fais-tu là, dormeur ? » (Bible du Rabbinat Français), mais cette interprétation ne semble pas justifiée. En fait le capitaine constate que tout le monde à bord est en train de prier, alors que Jonas dort. Cette question rhétorique pourrait être exprimée de différentes manières, par exemple, « Tu dors ? », « Comment peux-tu dormir ? » ou « Comment oses-tu dormir (alors qu’il y a quelque chose d’urgent à faire) ? » La Bible en français courant dit « Que fais-tu là ? Tu dors ? ». Les traducteurs devraient si possible exprimer l’irritation dans la voix du capitaine.

Lève-toi : le verbe revient pour la troisième fois (Jonas 1.2, Jonas 1.3). Son emploi est ironique, car Dieu avait demandé à Jonas de se lever pour aller à Ninive. Mais ici le verbe a sûrement son premier sens : « lève-toi de ton lit », « de ton sommeil ». Dans beaucoup de cultures et ailleurs dans la Bible, les gens prient en position debout (1 Sam 1.26 ; Néh 9.5 ; 2 Chron 30.27), souvent les mains levées vers le ciel (1 Rois 8.22 ; Esd 9.5).

invoque ton dieu : les biblistes ne sont pas d’accord sur le sens exact de cet ordre qui est ambigu en hébreu. invoque est la traduction de la Traduction œcuménique de la Bible pour le verbe קרא qrʾ « appeler ». Il s’agit du même verbe qu’en Jonas 1.2 qui là a le sens de « crier contre », à cause de la préposition qui le suit. Par contre, dans ce contexte, il est utilisé dans le sens d’« appeler au secours » ou « adresser une prière ».

ton dieu : l’interprétation du mot hébreu אֱלֹהִים ʾèlôhîm, une forme au pluriel, pose problème, car il peut désigner le Dieu unique ou un ou plusieurs dieux ou divinités. Dans Jonas 1.5, il a sûrement le sens de divinité. Certains biblistes proposent qu’ici il s’agisse du Dieu unique (Bible de Jérusalem), puisque c’est ce Dieu-là que Jonas prie. Mais la majorité des exégètes notent que le capitaine ne sait pas pour le moment quelle divinité Jonas adore. Ainsi la majorité des versions françaises disent « prie à ton dieu », c’est-à-dire à ton « fétiche », ton « idole », ou « la chose que tu adores ». Le raisonnement sera qu’en s’adressant des prières au plus grand nombre de dieux possible, peut-être l’un d’entre eux interviendrait en sauvant le bateau.

Peut-être ce dieu-là songera-t-il à nous et nous ne périrons pas. : peut-être rend un adverbe hébreu qui exprime l’idée d’une possibilité. Le narrateur met l’accent sur ce mot qui se trouve en début de phrase. C’est un mot assez rare mais crucial chez les prophètes dans l’AT. Dieu condamne à plusieurs reprises les différents peuples, y compris son propre peuple, mais ce petit mot ouvre la porte de l’espoir. Selon les textes bibliques, Dieu peut changer d’avis. Ainsi le prophète Amos dit au peuple : « Détestez ce qui est mauvais, aimez ce qui est bon, faites régner l’équité à la porte de la ville ; peut-être le Seigneur, le Dieu des Armées, fera-t-il grâce au reste de Joseph ». Ce qui est intéressant ici, c’est qu’un non-croyant a cette idée. Il veut que toute personne à bord le bateau prie son dieu. Il croit qu’il y a une chance que peut-être l’une des divinités écoutera les appels et sauvera le bateau. peut-être n’est pas une notion facile à rendre dans certaines langues. On pourrait dire « Qui sait ? Il peut penser à nous ».

ce dieu-là : encore une fois le problème de référent se pose. La Bible de Jérusalem opte pour « Dieu », mais beaucoup d’autres versions, pour dieu. Ici en hébreu le mot אֱלֹהִים ʾèlôhîm est précédé de l’article défini הַ ha-. Beaucoup de versions le rendent par un démonstratif ce.

songera-t-il rend un verbe qui veut dire « prêter attention ». Il ne figure qu’ici dans l’AT en hébreu, mais on le retrouve en araméen en Dan 6.4, avec un sens légèrement différent. On pourrait dire « Il se souciera peut-être de nous » (Bible en français courant) ou « Il pensera peut-être à nous » (Parole de Vie). La prière de Jonas (et celle des autres) est censée attirer l’attention de la divinité sur la situation du navire. Il se peut que parmi ces dieux, il y en aura un qui sera responsable de la tempête. L’ironie est palpable puisque Jonas ne voulait surtout pas attirer l’attention de son Dieu ni sur lui-même ni sur sa situation.

et nous ne périrons pas est une traduction mot à mot de l’hébreu. Le but des prières est que Dieu ou une divinité quelconque décide de ne plus poursuivre le bateau pour punir ou détruire les gens à bord. Les traducteurs devraient suivre le texte en disant, par exemple, « nous ne mourrons pas ». Sinon, ils pourront transformer la phrase en positif : « nous aurons la vie sauve » ou « nous resterons en vie ». La Bible en français courant parle du dieu, en disant « lui… ne nous laissera pas mourir », une idée sous-entendue dans le texte hébreu.

Le narrateur n’indique pas si Jonas a obéi à l’ordre donné par le capitaine. Mais au vu de la suite du récit, il semble évident que Jonas a rejoint les marins sur le pont du bateau. Par contre, rien n’indique qu’il se soit mis à prier. Son seul désir, semblerait-il, serait d’échapper à Dieu et de ne plus rien avoir à faire avec lui.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.