Commentaire sur la traduction de Jonas 1.3

Comme Moïse (Ex 3.11 ; 4.10,13), Jonas proteste contre la mission que Dieu lui confie. Mais les livres prophétiques montrent l’impossibilité de ce refus. Voir, par exemple, Jér 1.6 et És 6.5. En fait Jonas, lui, ne dit pas un mot, mais montre par ses actes qu’il refuse d’obéir.

Jonas se leva : cette proposition commence en hébreu par la conjonction וְ we, rendue par la Nouvelle Bible Segond par « Alors » et la Nouvelle Français courant par « Et ». Mais le sens semble plutôt adversatif, introduisant un fait inattendu : « Mais » (Bible en français courant, Bible du Rabbinat Français). La Traduction œcuménique de la Bible et la Parole de Vie choisit d’insérer un « mais » entre les deux propositions : Jonas se leva, mais pour fuir…

se leva rend le même verbe qu’en Jonas 1.2 et l’auteur a certainement fait exprès de répéter le verbe. Il y a de l’ironie ici : Dieu lui dit de se lever, mais lui, il se lève pour fuir ! Le verbe peut être rendu d’une manière littérale ou plus dynamique : « il décida (de fuir) » (Bible en français courant). La Parole de Vie dit « Jonas se met en route », mais ceci ne garde pas le lien entre les utilisations ironiques du verbe קום qwm ici.

pour fuir : Jonas fuit non pas pour s’échapper d’un malheur, mais pour s’échapper de l’ordre de Dieu. Le même verbe est utilisé lorsque Agar fuit Saraï (Gen 16.6) ou Moïse fuit Pharaon (Ex 2.15). Les traducteurs doivent veiller à ce que le verbe utilisé ne suggère pas l’idée d’une poursuite, car Dieu ne poursuivait pas Jonas.

à Tarsis : voir l’Introduction. En hébreu le mot se prononce תַּרְשִׁישׁ taršîš mais les traducteurs devraient translittérer le mot selon les normes de leur langue. Le Targoum, une version araméenne, parmi d’autres, évite le nom de Tarsis, en parlant les trois fois de « la mer », qui évoquait pour les Israélites la direction de l’ouest, mais aussi l’inconnu et ses dangers. Mais les traducteurs devraient suivre le texte tel qu’il se présente en hébreu. Certaines versions rendent explicite « dans la direction opposée ». La répétition par trois fois du mot Tarsis souligne l’audace de Jonas et aussi la distance que celui-ci veut mettre entre lui et Dieu. La répétition est ironique et fait rire, car qui est si stupide de penser qu’il pourra échapper à Dieu ou se cacher de lui ! Les traducteurs devraient réfléchir sur la manière d’exprimer cette ironie ici.

hors de la présence du SEIGNEUR est littéralement « de devant la face de Yahweh ». De nombreuses versions rendent explicite l’idée loin de. Pour SEIGNEUR, voir l’Introduction, Noms de Dieu.

Il descendit à Jaffa est la traduction littérale de l’hébreu. L’idée de descente est justifiée, même si l’on ignore le point de départ de Jonas, car Jaffa est un port sur la Méditerranée et plus bas que la plupart du pays. Ce verbe fera partie d’un jeu de mots monter-descendre qui traverse ce premier récit. Voir le verbe monter (Jonas 1.2). Dans certaines langues, si le verbe n’est pas naturel, on pourrait dire « il se rendit » (Bible en français courant).

Jaffa est le nom français d’un port israélien au sud de la ville moderne de Tel-Aviv. Son nom hébreu (ancien et actuel) est יָפוֹ Yâfô. Dans le NT, la ville s’appelle Joppé (Act 9.36). Plusieurs traductions françaises ont conservé deux formes du nom : « Jaffa » (ou « Yapho ») dans l’AT, et « Joppé » dans le NT. D’autres ont adopté une forme unique, « Joppé » ou Jaffa, dans les deux testaments. Il est assez ironique que ce soit dans cette même ville que Pierre a eu sa vision qui débutait son évangélisation chez les païens (Act 10.9-23) !

y trouva un navire : le verbe hébreu n’implique pas que Jonas ait procédé à une recherche spécifique, comme si l’on chercherait un objet perdu. Jonas « tomba [par hasard] sur un bateau » (Vulgate).

un navire construit pour aller à Tarsis : le texte en hébreu est plus simple, litt. « navire partant/allant (à) Tarsis ». On pourrait dire « se rendant » ou « allant en direction de la ville de Tarsis ». La Bible en français courant parle d’un bateau « prêt à partir pour Tarsis ». L’auteur ne précise pas quelles étaient les dimensions du bateau, mais pour se rendre à Tarsis, le bateau devait être assez grand. En fait, l’expression navires de Tarsis désigne ailleurs dans l’AT des bateaux aptes à faire de longues traversées en haute mer (És 2.16 ; 23.1,14 ; 60.9). Ce navire est propulsé par des rames (Jonas 1.13), mais cela n’exclut pas qu’il ait eu également des voiles. Certaines cultures n’ont pas de vocabulaire détaillé concernant la navigation, mais ont des mots d’emprunt comme batoo. Dans d’autres langues, on a des mots composés « voiture-eau » ou « voiture-mer », et dans d’autres encore, on sera obligé de parler d’« une très grande pirogue ».

Il l’affréta est littéralement en hébreu « il a donné son prix », la somme d’argent versée en échange d’une prestation. Le terme est utilisé pour se référer au salaire d’un travailleur, au prix de location d’un animal, ou à une récompense pour un service. Ici il s’agit du prix du voyage qui, étant donné les distances, devait être très cher. Le suffixe possessif « son prix » se rapporte au prix du transport. Dans certaines langues, il sera plus simple de dire « il a payé son transport », « le prix du voyage ». ou « il paya sa place/son voyage » (Nouvelle Français courant, Parole de Vie).

s’embarqua pour se faire conduire par l’équipage à Tarsis : le texte dit littéralement « il est descendu en elle (le navire) pour venir avec eux à Tarsis ». Le verbe « descendre » jouera un rôle très important dans ce livre, exprimant beaucoup d’ironie. Ici Jonas « descend » pour la deuxième (mais pas la dernière) fois. En effet, il ne s’agit pas d’une pirogue ou d’un radeau mais d’un bateau avec des compartiments, niveaux ou étages. Ainsi Jonas « entre » et « descend » dans le bateau. Les traducteurs utiliseront un mot qui convient dans leur langue, tout en sachant que le verbe « descendre » semble avoir un sens ironique ici.

L’hébreu « avec eux » (Bible de Jérusalem) est ambigu. S’agit-il de l’équipage (Traduction œcuménique de la Bible) ou d’autres passagers ou les deux ? Le Segond Révisée choisit de généraliser avec les gens, mais la Nouvelle Bible Segond et la La Bible du Semeur parlent de « l’équipage » et la Parole de Vie est similaire : « pour aller avec les marins ». Mais il devra être clair que Jonas ne devient pas membre de l’équipage.

hors de la présence du SEIGNEUR : la répétition exprime l’accent ironique ou l’emphase voulue par l’auteur. Il est possible de rendre explicite « où il pensait/imaginait être loin du Seigneur » mais la répétition des mots exacts exprimera peut-être mieux l’ironie.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.