Commentaire sur la traduction de Jonas 1.16

Ce verset marque la fin de cet épisode et il atteste trois cas de répétition typiques de la littérature hébraïque :
• les marins craignent une crainte,
• ils sacrifient un sacrifice,
• ils vouent un vœu.

Dans chacun de ces cas, un verbe est associé à un complément d’objet direct qui constitue la forme nominale de la racine verbale. Cette structure semble signaler la conclusion de cet épisode. D’autres mots comme hommes, grand et SEIGNEUR sont aussi répétés ici.

Et les hommes furent saisis d’une grande crainte à l’égard du SEIGNEUR : l’hébreu utilise une expression emphatique « ils craignent les hommes une grande crainte ». Voir Jonas 1.10. La différence ici, c’est que maintenant les marins « craignent Yahweh ».

Pour crainte, voir Jonas 1.10 et pour une situation similaire, 1 Sam 12.18. Il s’agit du verbe hébreu ירא yrʾ qui est polysémique, d’abord avec le sens d’« avoir peur », et deuxièmement « respecter », « adorer », « vénérer ». Étant donné la situation critique, les marins devaient ressentir une combinaison de crainte et d’étonnement. Le miracle qu’ils viennent de voir mène à « une vénération profonde » pour le Seigneur (Bible du Rabbinat Français). Les traducteurs devraient décider quelle nuance donner à ce verbe.

Ils offrirent un sacrifice : cette proposition commence par la conjonction וְ we, qui introduit une suite chronologique. offrirent un sacrifice rend une structure emphatique en hébreu qui répète la racine deux fois : « Ils ont sacrifié un sacrifice ». La mention du sacrifice offert au Seigneur évoque deux possibilités : soit un animal à bord a été immolé sur le bateau, soit le navire atteint la côte, puis un sacrifice y est offert. Le texte n’offre pas de détail et les traducteurs devraient traduire le texte tel quel. Dans plusieurs langues il vaut mieux expliciter le destinataire : « et ils lui ont offert un sacrifice ». Autrement dit, ce n’est pas n’importe quel sacrifice, mais un sacrifice destiné à Yahweh.

sacrifice : la majorité de langues ont un terme générique qui pourrait être utilisé ici. Le texte ne dit pas précisément s’il s’agit d’un animal, mais le terme est souvent utilisé dans l’AT pour désigner un sacrifice de sang. On pourrait parler de « don » ou d’« offrande ». Si nécessaire, on pourrait dire « ils ont tué un animal pour offrir au Seigneur ». Dans certaines langues, on pourrait ajouter l’information implicite « rendre un culte au Seigneur ». Il ne faut pas laisser entendre que le sacrifice a été offert à une divinité païenne.

et firent des vœux : il s’agit d’une autre construction où le verbe et le complément d’objet direct vœux proviennent de la même racine, נדר ndr, « vouer un vœu/promettre une promesse ». En Israël et dans plusieurs cultures, une personne en situation difficile pourrait prononcer un vœu en disant à Dieu ou à une autre divinité : « Si tu m’accordes ce que je te demande, je ferai telle et telle chose pour toi » Voir Gen 28.20-22 ; Nomb 21.2 ; Jug 11.30-31 ; 1 Sam 1.11 ; 2 Sam 15.8. Certaines versions (Good News Bible, Die Gute Nachricht, Parola del Signore) disent « promirent de le servir » mais ceci dit plus que le texte hébreu. Certains biblistes se demandent s’il s’agit d’une vraie « conversion » de la part des marins à la religion d’Israël ou d’une simple reconnaissance que YHWH est le seul vrai Dieu. Le texte ne donne pas de détails, et les traducteurs devraient traduire le texte tel quel. Il est possible que ces vœux étaient de promesses faites à Dieu, pour qu’il favorise le bon déroulement de la fin du voyage. La situation est très ironique, car le prophète n’a rien fait pour que les païens apprennent à connaître Dieu, mais malgré ceci, ils semblent, d’une manière ou d’une autre, se tourner vers le vrai Dieu.

Les traducteurs devraient réfléchir sur la façon de rendre ces trois constructions emphatiques. Dans certaines langues, cette structure existe, par exemple, « la peur ils ont vraiment eu peur ».

La fin de l’épisode invite à la réflexion. Les marins païens sont prêts à renoncer à leurs dieux et à adorer Yahweh. Certains pensent que l’ouverture spirituelle chez les marins préfigure ou est parallèle à la « conversion » des Ninivites.

Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.