Le narrateur ne révèle pas encore ce que les marins vont faire, mais le verset précédent démontre déjà que leurs efforts n’ont pas réussi. Ils ont pris une décision, mais pour faire durer le suspens, le narrateur ralentit l’histoire et cite leur prière. En fait le récit saute plusieurs étapes : le narrateur ne dit pas explicitement qu’ils ont constaté leur échec, se sont concertés, et ont fini par décider de « sacrifier » Jonas. Le narrateur ne révèle pas non plus comment ils ont décidé de s’adresser à Yahweh. Mais il est à remarquer que dans tout ce qu’ils font, ce sont les marins païens qui sont exemplaires, et non pas Jonas, le prophète de Dieu ! Le nom de Yahweh est répété trois fois dans ce verset, soulignant peut-être cette situation contradictoire.
Ils invoquèrent donc le SEIGNEUR et s’écrièrent : quand les marins voient qu’ils n’arriveront jamais à ramer jusqu’à la terre ferme, ils décident de prier. Mais cette fois-ci, au lieu d’invoquer chacun sa divinité, ils adressent leur prière à YHWH, car ils ont découvert que c’est lui qui a provoqué la tempête. Pour invoquer, il s’agit du même verbe « appeler », mais avec un autre sens. Voir Jonas 1.2. Le mot s’écrier ne se trouve pas en hébreu. Il s’agit plutôt du mot générique « dire » (Nouvelle Bible Segond). La conjonction donc rend la conjonction וְ we, qui pourra aussi être exprimée par « Alors » (Bible en français courant, Nouvelle Bible Segond, Bible de Jérusalem).
Pour « Yahweh » ou SEIGNEUR, voir l’Introduction, Noms de Dieu.
Ah ! SEIGNEUR, nous ne voulons pas périr en partageant le sort de cet homme : en hébreu la demande est extrêmement polie et deux mots atténuants figurent ici : la particule hébraïque de supplication אָנָּא ʾânnâʾ « De grâce » (Bible du Rabbinat Français) et la particule נָא naʾ qui suit la négation. Le premier mot אָנָּא ʾânnâʾ est rendu dans la Traduction œcuménique de la Bible par « Ah ! ». Il figure souvent au début des prières implorant l’aide de Dieu ou sa bienveillance, par exemple dans les prières de Moïse (Ex 32.31), Néhémie (Jonas 1.5, Jonas 1.11) et Daniel (Jonas 9.4). Une fois dans l’AT, elle est utilisée entre êtres humains lorsque les frères de Joseph lui demandent « pardon » (Gen 50.17). Les traducteurs devraient utiliser une expression qui convient pour s’adresser à Dieu. Dans certaines langues, on dira « nous t’en supplions », mais dans d’autres, il y aura une expression idiomatique avec le sens « s’il te plaît ». Certaines versions omettent cette particule, mais il est important de la rendre, car elle démontre le respect que les marins païens ont pour Yahweh. La même particule figurera aussi plus tard lorsque les gens de la ville de Ninive se repentent.
SEIGNEUR : dans certaines langues, le vocatif est précédé ou suivi d’une particule, comme « O Yahweh » ou « Ah Yahweh ». Dans beaucoup de langues, le vocatif se placera en position initiale dans la phrase. Voir Nouvelle Bible Segond, Bible de Jérusalem, Bible en français courant, Parole de Vie.
nous ne voulons pas périr en partageant le sort de cet homme : cette proposition débute par la particule négative suivie du mot de politesse ou de supplication נָא nâʾ, qui peut être rendu dans certaines langues par « pardon ». Sa fonction est d’atténuer la requête. Le verbe « vouloir » n’est pas présent en hébreu. On pourrait aussi dire « pardon, ne nous laisse périr… » Le verbe périr a le sens ici de destruction et constitue une demande forte. Voir Jonas 1.6. On pourra dire « Ne permets pas que nous mourions… » ou « ne nous laisse pas mourir… »
L’hébreu dit litt. « à cause de la vie de cet homme » (voir Nouvelle Bible Segond). En hébreu le mot « vie » est נֶפֶשׁ nèfèš. Prise seule, cette phrase pourra signaler que les gens demandent à Dieu de ne pas les punir à cause de la faute de Jonas. Mais avec ce qui suit, le lecteur comprend qu’ils vont jeter Jonas dans la mer, et ainsi le sens pourra être « ne nous punis pas pour sa mort (si nous jetons cet homme dans la mer). » Mais la majorité des versions se limitent au texte, comme la Parole de Vie qui dit « Ne nous fais pas mourir à cause de cet homme ». Les marins ne sont pas en train de « marchander » la vie de Jonas contre leur propre vie, mais s’ils jettent Jonas dans la mer, ils pensent que Dieu va les tenir responsable de sa mort. Pour des utilisations similaires du mot נֶפֶשׁ nèfèš, voir Deut 19.21, « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent… » Le texte de 2 Sam 14.7 décrit une situation semblable : « Livre-nous celui qui a frappé son frère ! Nous voulons le faire mourir pour la vie de son frère qu’il a tué » (Segond Révisée). Le mot נֶפֶשׁ nèfèš reviendra dans plusieurs récits (Jonas 2.6, Jonas 2.8 ; Jonas 4.3, Jonas 4.8) lorsque Jonas prie Dieu.
Ne nous charge pas d’un meurtre dont nous sommes innocents est littéralement « ne donne pas sur nous le sang innocent ». Le prophète Jérémie utilise la même expression lorsque les gens l’entourent et veulent le tuer (Jér 26.15). Dans beaucoup de cultures, on parle du sang « sur la tête » ou « sur les mains » des coupables. Dans le contexte de ce livre, les marins ne veulent pas que le Seigneur leur impute la mort du prophète. La traduction de la Traduction œcuménique de la Bible qui parle de meurtre s’éloigne un peu du texte. Si possible il vaut mieux garder l’image très forte de « sang ». Mais si ceci n’est pas possible, on pourrait dire « Ne nous tiens pas coupables de la mort d’une personne innocente ».
En hébreu le mot innocent qualifie le nom « sang » et non les personnes jetant Jonas dans la mer. Mais l’expression « mettre sur nous le sang innocent » pose un problème d’interprétation. Cette phrase pourrait exprimer l’incertitude des marins face à la culpabilité de Jonas. Si jamais il est innocent, ils ne veulent pas que « son sang » soit sur leur tête. La traduction de la Traduction œcuménique de la Bible change le point de vue, en mettant l’accent sur l’innocence des marins (un meurtre dont nous sommes innocents). La culpabilité de Jonas a déjà été démontrée par le tirage au sort et par son propre aveu, donc il est aussi possible qu’il s’agisse d’une formule qu’ils prononcent pour écarter une malédiction liée à cet acte.
Car c’est toi SEIGNEUR qui fais ce qui te plaît. : la conjonction כִּי kî peut avoir le sens de « parce que » ou « en effet » (Parole de Vie). La majorité des versions optent pour le premier sens. Toi est très emphatique en hébreu ici parce que l’hébreu ajoute ce pronom indépendante même si le verbe exprime déjà la deuxième personne (« tu fais »). En fait, il est vraiment étonnant de voir à quel point les marins mettent leur confiance en Yahweh, le Dieu d’Israël.
ce qui plait est litt. en hébreu « comme tu as désiré ». Le verbe en hébreu est lié à une racine qui veut dire « plaisir », qui est parfois utilisée pour décrire comment une femme plait à un homme (Gen 34.19) ou dans d’autres contextes, ce qui plait à Dieu. Voir, par exemple, Osée 6.6 : « je prends plaisir à la bonté, et non au sacrifice ». Ici l’accent semble être sur la liberté de Dieu d’agir comme bon lui semble, c’est-à-dire, « selon son bon plaisir ». Les marins reconnaissent la souveraineté de Dieu et son droit d’agir comme il veut. En parlant ainsi, encore une fois, les marins païens semblent montrer plus de foi et de compréhension que l’Hébreu Jonas. Jonas se montre aussi limité dans la deuxième Partie du livre, surtout chapitre 4.
Source: Péter-Contesse, René & Zogbo, Lynell. Jonas – Manuel de traduction – Commentaire linguistique et exégétique de la Bible. Alliance biblique universelle, 2021.
